«Être humain»: l’humain est un animal faillible

Le diptyque «Être humain» nous rappelle que l'humain, en plus d'être fragile, n'est ni plus ni moins qu'un animal comme les autres.
Photo: Nathalie Duhaime Le diptyque «Être humain» nous rappelle que l'humain, en plus d'être fragile, n'est ni plus ni moins qu'un animal comme les autres.

Le diptyque Être humain laissant place à deux jeunes chorégraphes émergentes à de quoi intriguer et désorienter. Si Ingrid Vallus nous rappelle que l’humain est ni plus ni moins un animal comme les autres, produit de multiples évolutions, Gabrielle Bertrand-Lehouillier place quant à elle l’humain face à sa grande fragilité en jouant dangereusement avec le rapport au spectateur.

En entrant dans le studio, on découvre la danseuse Ingrid Vallus penchée sur une image fragmentée projetée sur le plancher, donnant à voir un paysage où apparaissent et s’évanouissent des silhouettes de loup. Une musique minimaliste et ambiante sert de fond sonore, tandis qu’on choisit de prendre place sur un des côtés latéraux de la salle, à proximité de la danseuse. Quand disparaît le paysage, le regard se déplace au fond du studio, dans un halo de lumière, où la performeuse entre dans la danse. Les bras enfoncés dans le sol, les jambes immobiles, elle mobilise tout d’abord essentiellement le haut de son corps (tête, épaules et bras) pour provoquer des mouvements tout en tension et élasticité.

Ingrid Vallus propose peu à peu un cheminement intuitif et instinctif dans un couloir de lumière qui s’ouvre devant elle. L’espace devient une arène au gré d’une métamorphose continue faite de postures et déplacements à la fois félins, amphibiens et reptiliens. D’une grande physicalité et dextérité, la danse se fait nerveuse et se veut en résistance face aux forces qui animent l’invisible paysage dans lequel la danseuse se projette. Dans ce parcours aux étapes pas tout à fait stables, l’artiste, par sa présence, ses mouvements animalesques étranges et inédits, ainsi que son regard habité qui se pose sur les spectateurs, parvient à créer une atmosphère intrigante. Elle ramène l’humain, espèce qui domine et règne avec violence sur le monde animal et le vivant, à ses humbles origines. Une création qui paraît à ce stade encore fébrile et dont la structure ne semble pas encore tout à fait aboutie pour sortir du simple exercice de style.

Chorégraphier la faille

Pour toucher à la vulnérabilité de l’humain, cet animal social qui aime se cacher derrière des masques et émotions feintes, Gabrielle Bertrand-Lehouillier propose avec La paix dans le monde un anti-show aux allures de non-danse. Entrant dans l’espace à peine dégagé par Ingrid Vallus lors de l’entracte, la performeuse demande aux spectateurs d’écrire une pensée spontanée sur des feuilles translucides en acétate. La technicienne aux éclairages, Leticia Hamaoui, prend part au jeu, manipulant sous nos yeux un vieux rétroprojecteur pour projeter les messages recueillis parmi le public au-dessus de la tête de certains spectateurs et autour de la danseuse. Les deux artistes se lancent d’emblée dans un jeu de patience avec les spectateurs en leur servant la formule de la pièce « en train de se faire » (work in progress). Entre elles et avec le technicien du son, les artistes discutent d’amour, de tout et de rien. Très vite, il est surtout question du stress occasionné par les regards perplexes et les humeurs d’impatience qui gagnent rapidement la salle dans l’attente. « On commence-tu ? » lance la conceptrice, semant de plus belle la confusion. En fond sonore, d’abord à peine inaudible, un brouhaha de chuchotements s’amplifie au fur et à mesure que les choses se placent au coeur du studio. La bande sonore parsemée de discours superposés a pour effet d’accentuer la désorientation du public.

La danse embarque sur le tard, tandis que la performeuse enchaîne une chorégraphie casse-gueule volontairement maladroite, esthétisant et soulignant les ratages et les tics nerveux (mains qui grattent la tête, le cou, les bras et les jambes). Le pari est risqué de vouloir prôner le droit à la vulnérabilité en montant une performance à la structure hyperfragile. On pense pourtant sentir où l’artiste veut en venir : en se mettant elle-même dans une position de vulnérabilité et en adoptant un langage gestuel anti-virtuose, celle-ci se positionne contre la pression de devoir toujours produire plus (en l’occurrence, plus de spectaculaire), un mal du siècle.

L’angoisse poreuse de Gabrielle Bertrand-Lehouillier gagnera ceux qui seront prêts à empathiser avec son corps dansant faillible. Bien que très audacieuse et véritablement risquée, la pièce finit cependant par s’aliéner son spectateur. Car s’il y a tentative de l’inclure au départ, les messages écrits et les interactions pseudo-naturelles des artistes ne suffisent pas à créer assez de lien pour adhérer à la proposition. Au bout du compte, on se sent vite exclus de ce ratage dans les règles de l’art auquel on aurait sûrement aimé prendre part, s’autorisant à notre tour à être vulnérable, plutôt que de le subir passivement.

Être humain

«Féral», chorégraphie de et avec Ingrid Vallus. «La paix dans le monde», performance chorégraphique de Gabrielle Bertrand-Lehouillier avec Leticia Hamaoui et en collaboration avec Antoine Turmine. Présenté par Tangente à l’Espace danse du Wilder, jusqu’au 3 décembre.

1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Abonné 1 décembre 2017 06 h 27

    Tout en accord je suis avec votre fort juste....

    ....titre mais en total désaccord avec cette partie du texte sous la photo disant que «...nous rappelle que l'humain, en plus d'être fragile, n'est ni plus ni moins qu'un animal comme les autres » Je reconnais l'animalité m'habitant sauf que contrairement à tout animal, je suis habité par une très grande dame qu'est celle de la dignité. Quel vaste monde que celui « contenu » dans cette dernière ! Combien aussi il y a tant à écrire sur la dignité humaine. Plus particulièrement à cette période contemporaine où la dignité se fait lacérer, égratigner, écraser, renier et encore.
    Non partisan de danse, je demeure convaincu que cette craétion est interprétée avec et dans la dignité.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur de « Conscience...en santé ou malade ? »