«La pileuse»: corps sculptural, statue colossale

À demi-nue, un jupon autour des hanches, Sarah Elola apparaît avec un cube en bois en équilibre sur la tête avant qu'il ne se dirige vers le sol et devienne socle.
Photo: Stacyann Lee À demi-nue, un jupon autour des hanches, Sarah Elola apparaît avec un cube en bois en équilibre sur la tête avant qu'il ne se dirige vers le sol et devienne socle.

Inspirée par les danses et les chants des femmes pileuses de céréales du Burkina Faso, pays de son enfance, Sarah Elola dans son second solo propose une traversée de somptueux états de corps. La pileuse est le reflet d’une africanité féminine exposée dans toute sa complexité. Avec subtilité, la performeuse nous convie à une expérience viscérale qui magnifie les gestes du quotidien des femmes de certaines régions agricoles africaines — portage, prise d’élan et coups de mortier — disséminés dans un tissu chorégraphique riche, dense et inédit.

À demi-nue, un jupon autour des hanches, Sarah Elola apparaît avec un cube en bois en équilibre sur la tête. Les jambes ancrées dans le sol, la danseuse pivote délicatement et lentement sur elle-même, permettant au spectateur de scruter sous tous les angles cet exercice d’habileté pour maintenir cette extension du corps en équilibre. D’emblée, une intense physicalité du mouvement s’installe dans ces transferts de poids. Les lumières tamisées de Karine Gauthier mettent efficacement en valeur ce qui se joue à la surface de la peau : les moindres plis et replis, les tensions et contractions des muscles du dos, les bras qui subtilement se tendent pour aider à contrebalancer le poids.

Sans que la tête décolle du cube, celui-ci se dirige vers le sol et devient socle. La tête appuyée de tout son poids sur le pilier, la performeuse s’adresse à nous dans sa langue natale chantante, tandis qu’en contorsion, son corps gravite autour du cube.

Le regard de la danseuse qui se dirige à diverses reprises vers le spectateur participe à créer un lien empathique et sensoriel avec elle. Dans cette traversée d’une diversité d’états — des déplacements souples et circulaires aux airs lointains de capoeira, jusqu’à une danse tournée vers l’intériorité —, le corps devient sculptural. Dos au public, la virtuosité du mouvement se joue jusque sous la peau. Puis, en contrepoint à ce paysage intérieur, jaillissent les boucles de bras aux trajectoires chaotiques et des rebonds à travers l’espace et sur le socle.

Dans une scène finale, le rythme percussif frappé au sol par la danseuse s’intensifie. Une vibration remonte de ses pieds jusqu’aux hanches, secouant l’unité du corps. Un mouvement familier dans l’imaginaire collectif quand on pense aux danses africaines. Elola pousse la performance jusqu’à l’épuisement, son énergie culminant jusqu’à la transe avec une musicalité de la danse des plus rigoureuses.

Elle nous apparaît alors comme une statue vivante colossale à l’aura dansante. Et quand la salle replonge dans l’obscurité, on veut encore et encore s’attacher à cette image et aux sons vibratoires de ses pas percussifs et au souffle de la danseuse qui hantent encore l’espace. L’authenticité de cette présence et la grande clarté dans l’intention des gestes spontanés exécutés nous emmènent jusqu’à l’émotion. Épatant pour une « création bourgeonne ». Une artiste à suivre avec attention.

La pileuse

Chorégraphie de Sarah Elola ; lumières de Karine Gauthier ; musique de Parker Mah. Au Montréal, arts interculturels (MAI), jusqu’au 26 novembre.