Rencontres internationales Regards hybrides: Nouveau regard sur la cinédanse

La multiplication des écrans et des caméras et la démocratisation de ces appareils sont au cœur des préoccupations de Priscilla Guy.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La multiplication des écrans et des caméras et la démocratisation de ces appareils sont au cœur des préoccupations de Priscilla Guy.

Du fameux Pas de deux de Norman McLaren aux Amelia d’Edouard Lock et CODA de Martine Époque, danse et cinéma au Québec se sont souvent côtoyés pour donner lieu à des expérimentations novatrices et à de fascinants objets d’art filmique. Avec le décloisonnement actuel des disciplines, ces dernières années la danse s’inscrit de plus en plus habilement sur les écrans. Et vice versa, car les caméras et senseurs s’immiscent sur la scène, ajoutant à la magie des performances live.

Alors que le virage numérique est depuis deux décennies bien enclenché et s’illustre de façon spectaculaire en arts visuels, en cinéma et en danse, encore peu de lieux sont alloués aux oeuvres et discours critiques sur l’impact des nouvelles technologies sur le corps. C’est cette perspective que compte mettre en avant l’artiste et commissaire Priscilla Guy, instigatrice des Rencontres internationales Regards hybrides (RIRH) en collaboration avec le diffuseur Tangente.

« Ce qui démarque l’événement de ce qui s’est fait jusqu’à présent, c’est qu’on ne se focalise pas sur ce que peut le numérique pour la danse, ni sur la façon de l’inclure dans nos pratiques et de l’aborder de manière à valoriser l’innovation technologique. Ç’a déjà beaucoup été fait et on est rendus plus loin maintenant. On propose plutôt de se centrer sur la manière dont la danse peut interroger les impacts du numérique sur nos corps et ce que les nouvelles technologies créent comme impératifs de travail, de diffusion et de réception pour le public », affirme la danseuse et cinéaste, qui développe depuis 2012 la plateforme Regards hybrides, mettant à disposition des ressources et outils sur la vidéodanse.

Photo: Kim Sanh-Châu et Ray Lavers «Ore», un film de Kim Sanh-Châu et Ray Lavers, 2017

L’idée, ici, n’est pas de créer un nouveau festival de cinédanse, mais plutôt d’imaginer une biennale qui s’inscrirait en complémentarité avec ce qui existe déjà dans le paysage artistique, tandis que les festivals du Nouveau Cinéma, TransAmériques et des Films sur l’art incluent déjà dans leurs programmations des oeuvres où danse et cinéma interagissent.

L’événement prenant place à l’Espace Danse du Wilder répond surtout à un besoin d’approfondir les échanges et les réflexions autour de ces pratiques. « Dans un format accessible, il y aura des présentations de chercheurs, des performances et des interventions d’artistes combinées à des projections de films. Les films choisis entreront en résonance avec les thèmes discutés et on s’accordera un temps d’échange avec le public. »

L’ouverture au grand public est un point crucial pour la commissaire, pour qui le point de vue du spectateur est aussi valable que toute autre perspective : « Je crois beaucoup en la mixité du public. L’événement a été bâti de façon à sortir de la sphère intellectuelle et universitaire. Ce n’est pas hermétique, ça s’adresse à tout le monde qui s’intéresse à ces questions. »

Panorama au pluriel

Photo: Quentin Pellier «Specto», un film de Quentin Pellier avec Jerson Diasonama, 2017

Partant du premier film narratif de la cinéaste Alice Guy-Blaché et allant jusqu’aux oeuvres émergentes contemporaines, les projections donneront un aperçu de la cinédanse et de son évolution au fil du temps. La multiplication des écrans et des caméras et la démocratisation de ses outils sont aussi au coeur des préoccupations de Priscilla Guy et de ses invités. L’enjeu de démocratisation s’inscrit dans les trois grands axes autour desquels s’organisent les RIRH : l’autoreprésentation, les enjeux raciaux et l’intervention socioartistique.

« Dans les circuits internationaux et même si on pense à nos classiques de cinédanse au Québec et au Canada, il n’y a pas beaucoup de variétés de corps. Cette homogénéité des corps représentés à l’écran — mettant en scène surtout de belles jeunes femmes danseuses — s’est mise à me préoccuper. Il y a énormément de films qui vont à l’extérieur de ces critères-là, mais ce ne sont pas forcément ces films qu’on va retrouver dans les programmations prestigieuses qui circulent le plus », explique Priscilla Guy.

« En allant vers des artistes issus de différentes communautés, j’ai décidé de leur donner un espace d’expression. Je suis aussi allée chercher des films qui viennent dynamiser le discours sur l’inclusion de différents types de corps, comment ceux-ci sont généralement représentés et s’expriment. En tant que commissaire, je pense que c’est une responsabilité et une préoccupation de tous les instants. »

Ouvert sur l’international, l’événement consacrera une soirée aux pratiques de la vidéodanse au Mexique, mais mettra aussi à l’honneur des artistes et des enjeux de la scène locale. Une soirée grand public sera ainsi consacrée au visionnement et à une lecture sous la loupe chorégraphique du film Yes sir ! Madame du réalisateur québécois Robert Morin, et dans un autre temps, on pourra découvrir une performance skypée inédite d’Émilie Morin cocréée avec le chorégraphe Manuel Roque.


Nos recommandations

Les grandes pionnières

La danse des saisons (1990) d’Alice Guy-Blaché. Première cinéaste à faire des films narratifs et de fiction — avant même Georges Méliès et les frères Lumière —, longtemps oubliée et ignorée de l’histoire du cinéma.

Les courts métrages surréalistes et oniriques Meshes of the afternoon (1943) et Study in Choreography for Camera (1945) de Maya Deren. Une importante figure artistique de l’avant-garde américaine en cinéma expérimental et « marraine » de la cinédanse.

Les enjeux raciaux

Landscape et Friend or Foe du Calgarien Terrance Houle. L’artiste performeur vidéo-multidisciplinaire autochtone aborde directement les enjeux identitaires et les rapports entre Blancs et autochtones dans les grandes métropoles.

Une présentation de Naomi Macalalad Bragin sur le caractère viral des danses de rue impliquant de jeunes danseurs de couleur sur YouTube. La chercheuse s’interroge sur la façon dont les cultures alternatives et populaires s’inscrivent sur Internet, circulent et entrent en contact ou en dialogue avec le reste du monde.

Art et intervention sociale

Dedans Demain Dehors de la Française Camille Auburtin et Separate Sentences des Américains Reggie Daniels, Amie Dowling et Austin Forbord. Des courts métrages réalisés en milieu carcéral avec ou par des détenus. Deux approches distinctes posées en parallèle qui promettent d’intéressants échanges sur l’intervention socioartistique.

Rencontres Internationales Regards Hybrides

Une série de projections, de performances, de tables rondes et d’ateliers commissariée par Priscilla Guy (Mandoline Hybride) et présentée par Tangente. Du 10 au 12 novembre à l’Espace danse du Wilder.