«Vice Versa» et «Serpentine»: du trouble au trauma

Daina Ashbee dans «Serpentine» installe le corps nu d’Areli Moran dans un couloir d’huile sur un long pan de la scène.
Photo: Adrian Morillo Daina Ashbee dans «Serpentine» installe le corps nu d’Areli Moran dans un couloir d’huile sur un long pan de la scène.

Deux courtes pièces saisissantes et très divergentes pour aborder le thème de la violence au féminin sont posées en parallèle à l’Usine C. L’une choisit le parti pris de la solidarité féminine et de la douceur, tandis que l’autre nous pose face à la représentation crue de la souffrance devant laquelle on a tendance à détourner les yeux, mais qui paradoxalement pourtant attire et fascine.

Vice Versa fait partie d’une série de miniatures composées par la chorégraphe belge Nicole Mossoux et le metteur en scène Patrick Bonté. Cette courte pièce s’étalant sur une vingtaine de minutes évoque avec délicatesse la violence dont les femmes font les frais depuis des temps immémoriaux, comme nous le rappelle la complainte médiévale Les anneaux de Marianson, histoire d’une « dame jolie » qui finira traînée au sol par son mari jaloux, les cheveux noués à la queue d’un cheval, à travers la ville.

Aux premières notes de la chanson entonnée par Michel Faubert, Frauke Mariën et Shantala Pèpe apparaissent dans un carré de lumière. Vêtues de hauts blancs, jeans et grandes bottes, les chevelures longues et détachées, debout, à quelques centimètres l’une de l’autre, elles s’approchent de la première rangée dans un même mouvement déhanché. D’une grande simplicité, les déplacements se déploient d’abord dans un long couloir de lumière. Les mouvements circulaires du bassin des deux danseuses, comme un pendule, amènent un effet hypnotique. Un décalage déstabilisant se crée entre la cruauté du crime d’honneur conté par les paroles et la sensualité en jeu sur scène. Les gestes langoureux et charnels liés à la féminité épousent l’accompagnement musical. Les bras venant relever les cheveux au-dessus des épaules, le dos cambré et les expressions du visage extatique viennent étoffer le déhanchement continu du duo. Puis, lentement, les gestes défaillent et sortent du « droit chemin » tracé par le couloir de lumière. En aller-retour de l’avant à l’arrière de la scène, des secousses font vibrer l’une des pieds à la tête, tandis qu’en parallèle, plus brut, le torse de l’autre se propulse d’avant en arrière. Hors cadre, une libération a lieu ; même si les corps des deux femmes plient face à une force qui les traverse, toujours elles y résistent en se soutenant l’une l’autre.

Vice Versa parvient avec douceur à nous interpeller en insinuant un trouble. Mais un trouble d’autant plus éphémère que la pièce est courte. Un développement sur la longueur avec d’autres variations court-circuitant la sensualité qu’on colle trop au féminin aurait-il permis d’aller plus loin pour court-circuiter ce lieu commun, carcans de sensualité et normes de beauté qui peuvent s’avérer une forme de violence insidieuse ? Le duo semble finalement ne s’en extraire que partiellement, ne pas totalement faire exploser le cadre, pour y replonger, comme dans un cycle répétitif.

Sensibilité heurtée

Daina Ashbee dans Serpentine installe le corps nu d’Areli Moran dans un couloir d’huile sur un long pan de la scène. Face contre le sol, les cheveux mouillés, la présence du corps inerte de l’interprète mexicaine en pleine lumière impose le silence, comme l’image d’une femme disparue, ramenée à la surface par les flots et échouée sur une rive.

L’entrée du public trop nombreux en salle se fait un peu chaotique. Placés en vis-à-vis, les spectateurs se trouvent à grande proximité de la danseuse. Dans le silence d’abord, très lentement, du corps luisant recroquevillé sur lui-même se détache un bras. Les épaules montent, alors que les mains se joignent au-dessus de la tête, prenant appui pour se hisser. C’est ensuite le bassin qui se hisse pour faire glisser la peau, les muscles, les os sur la surface huileuse au son solennel de l’orgue composé par Jean-François Blouin, apportant une certaine texture. Puis se répètent les gestes serpentins physiquement exigeants, mobilisant toute la colonne vertébrale. Ici, dans le déploiement lent des mouvements ondulatoires sur le sol, on reconnaît des motifs similaires à Pour — pièce de la chorégraphe qui traitait des douleurs menstruelles — et, avec cette posture de pont, le corps offert aux regards, certaines poses de When the Ice Melts, Will We Drink the Water ?, cette fois en version plus crue.

Daina Ashbee et Areli Moran nous posent en voyeur en nous confrontant à l’image du corps féminin en souffrance. Dans un moment culminant du premier cycle d’une trentaine de minutes, avec force, la peau, les os du bassin et la poitrine heurtent violemment le sol. De la cage thoracique s’extériorisent des glapissements de détresse, les cris avortés d’un coup de poing dans le ventre et les sanglots réprimés. Alors qu’on quitte la salle, Areli Moran se redresse, marche avec précaution sur le bord de la scène glissante, à un pas des spectateurs, pour reprendre sa position initiale et recommencer le même cycle.

À une si grande proximité de la performeuse, on se sent heurté dans notre sensibilité. Le corps n’étant pas un outil comme les autres, le pari est risqué avec le parti pris du choc en danse, car c’est plus désorienté et désarmé face à la violence auto-infligée qu’avec l’ébauche d’une solution ou une force pour un changement qu’on ressort de ce solo percutant et bouleversant. On comprendra la nécessité de trouver un exutoire en scène pour les deux femmes — compte tenu des violences faites aux femmes qui touchent de plein fouet leur société —, mais Serpentine en l’état apparaît comme les prémices de quelque chose qui pourrait être plus grand, si le choc et le trauma étaient véritablement dépassés et transfigurés.

Vice Versa

Conception et chorégraphie de Nicole Mossoux Mise en scène en collaboration avec Patrick Bonté. Avec Frauke Mariën et Shantala Pèpe. Musique : « Les anneaux de Marianson » interprété par Michel Faubert / «Serpentine». Direction artistique et chorégraphie de Daina Ashbee. Avec Areli Moran. Musique : Jean-François Blouin. Les 31 octobre et 1er novembre à l’Usine C.