«En alerte»: errances et failles transitoires

Dans «En alerte», l’artiste marocain Taoufiq Izeddiou s’attache aux thèmes de la crise des relations entre le monde arabe et l’Occident et à la quête spirituelle.
Photo: Iris Verhoeyen Dans «En alerte», l’artiste marocain Taoufiq Izeddiou s’attache aux thèmes de la crise des relations entre le monde arabe et l’Occident et à la quête spirituelle.

Touchant au multidisciplinaire, Taoufiq Izeddiou imagine un solo aux allures de rituel de réconciliation entre deux parties du monde qui cheminent péniblement l’une à côté de l’autre et peinent à se comprendre. Composé en réaction aux attentats ayant touché la France et faisant référence aux climats hostiles des métropoles pour les communautés arabo-musulmanes, dans En alerte, l’artiste marocain s’attache aux thèmes de la crise des relations entre le monde arabe et l’Occident et à la quête spirituelle. Accompagné des musiciens Maalam Jaouad et Mathieu Gaborit, sans nul doute, le danseur démontre une forte prestance et se donne entièrement au public ce vendredi soir au MAI. Bien qu’on puisse tirer une richesse de propos et d’images de chaque séquence composant la pièce, les transitions un peu brouillonnes nous laissent dubitatifs. Si bien qu’on vogue d’un état à l’autre, en peinant à suivre la cadence d’une proposition pas suffisamment calibrée.

Est-ce le son sale de la guitare électrique et du guembri — séduisant instrument nord-africain aux sonorités de guitare basse —, ainsi que les larsens et grésillements crachés par les amplificateurs qui interdisent de se sentir immergé et en phase avec les atmosphères proposées ? Cette mise à distance par le son serait-elle volontaire ? En contrepoint, les silences et les immobilités non éloquentes amènent dès lors une certaine lourdeur dans les transitions entre deux tableaux, n’apportant pas grand-chose, si ce n’est un effet de soulagement pour les oreilles tiraillées par les parasitages du son.

Sauvé par la danse, le chant et le visuel

D’entrée de jeu, l’énergie bat son plein au rythme tambourinant qui accompagne la marche circulaire du danseur, dont le regard fixe évoque celui d’un boxeur prêt au combat. Changement abrupt d’instruments et de gammes alors que du côté cour au côté jardin se répondent en duel des cordes orientales et occidentales. Sur deux grandes diagonales, le danseur s’élance avec vigueur. Sur ces chemins parallèles semés d’embûches, les bras et les jambes luttent contre une force imaginaire. L’affrontement propulse violemment son corps au sol. Affligés, le visage et les bras en offrande se tournent vers les cieux comme en attente d’une intervention divine. Un appel qui résonne dans le vide.

À l’affût, le danseur réagit à ce qui se trame dans l’espace autour de lui : le moindre riff des guitares, le moindre larsen, et les déplacements des musiciens. Comme un leitmotiv, les figures circulaires ressurgissent çà et là, animent les bras, puis se déplacent dans la poitrine. La tête est secouée avec virulence jusqu’à une sorte de transe.

Certaines séquences retiendront pourtant tout notre intérêt, comme celle où les mots du poète palestinien Mahmoud Darwich chantés avec une émotion vibrante par Taoufiq Izeddiou amènent une belle profondeur. Les paroles qu’on lit en français sur l’écran évoquent la force des grondements révolutionnaires et l’étroitesse des idéologies et des visions qui remplacent les ordres anciens.

Il y aura aussi cette spirale de sable, image forte, qui se forme progressivement derrière les pas du danseur. Et l’errance d’un individu mi-spéléologue, mi-astronaute avec sa lampe frontale incrustée dans un casque de moto dans un désert qui se referme sur lui-même. L’errance bifurque vers la recherche d’un réconfort ou d’une bonne âme parmi les spectateurs. Progressivement, l’artiste se met à nu, venant clore le rituel du spectacle par des boucles tourbillonnantes et véloces, rétablissant là un équilibre, cependant gâché par ce retour de sons désagréables qui se répercutent sur ce que nous offre la pièce.

En alerte

Chorégraphie de et avec Taoufiq Izeddiou (Anania Danses) et les musiciens Maalam Jaouad et Mathieu Gaborit. Présenté par Montréal, Arts interculturels, en collaboration avec le festival Altérité, pas à pas.