«Namae Ga Nai» — Ce qu’il faut de flou et ce qu’il faut de forme

On a l’impression, comme spectateur, que l’interprète n’achève jamais son idée ; et pourtant, on saisit, sans jamais pouvoir affirmer comprendre.
Photo: Denis Martin On a l’impression, comme spectateur, que l’interprète n’achève jamais son idée ; et pourtant, on saisit, sans jamais pouvoir affirmer comprendre.

Que faut-il de forme pour comprendre et se faire comprendre ? Et que faut-il de forme — ou de folie… — pour transmettre un flou, un feeling, une impression, le germe pas nécessairement clair d’une idée ? Le chorégraphe japonais Zan Yamashita pose, pour la performance Namae Ga Nai, son interprète Kim Itoh sur un très fin fil où faits, mots et gestes, presque toujours à petite échelle d’intensité, oscillent entre leur fonction d’outil de communication et d’ouvroirs poétiques.

Kim Itoh est seul en scène, vêtu d’une chienne rouge, d’un bandana et de son éternel cache-oeil, déjà personnage par cet attirail. Il marche lentement, dans l’espace cerclé de deux grands panneaux de bois clairs, de quelques pots de peinture prêts à être utilisés, et d’une échelle, s’arrêtant à de très légers équilibres sur une jambe, à peine perceptibles. Il parle, en japonais — les surtitres sont en anglais — d’un accident de métro qu’il a vu, et des chairs meurtries, et voilà pourquoi il ne mange jamais de hamburger. Il parlera, par vignettes, par segments à l’arraché, de nourriture — un leitmotiv —, d’équilibre et d’immobilité, de son travail dans une usine de tofu, de ce qu’on peut nommer de la danse et de ce qui échappe aux étiquettes, de la géologie japonaise, d’absurdes différences entre l’Asie et l’Europe. Son corps, dans une grande économie de gestes, toujours très précis, accompagne ses dires, gesticulant plus que dansant, pas fonctionnel mais toujours enraciné. Namae Ga Nai est aussi un travail sur les ruptures, dans une grande continuité. Paradoxal ? Pas quand on le voit de visu, incarné. Le rythme entre la basse continue et les digressions — physique, dans les mots —, par-dessus une précision physique et mentale, fait texture, devient presque palpable.

On a l’impression, comme spectateur, que l’interprète n’achève jamais son idée ; et pourtant, on saisit, sans jamais pouvoir affirmer comprendre. On rigole soudain, sans même savoir pourquoi. On reste dans une espèce d’indéfinition précise, devant une pensée qui se dévoile tout en restant mystérieuse, qui présente des possibles sans les démontrer. Et l’état dans lequel le spectateur se trouve ainsi plongé est fort agréable. Qu’est-ce qu’une communication efficace, qu’est-ce qu’un formalisme artistique ou langagier, et quel mystère ou malentendu sont nécessaires pour que naissent la poésie et l’absurde ? semblent demander, par cette performance, les créateurs. On pense à Antoine et Cléopâtre, de Tiago Rodrigues — comparaison forcément boiteuse, tant le Shakespeare revisité tenait du coup de génie, mais il y a des parentés. Le rapport entre mots, étrange story telling et corps que propose Zan Yamashita fait partie des rares réussites qu’on a vues à ce niveau en danse — et est-ce encore de la danse ? C’est, du moins, une pièce à la fois libre et cohérente, communicative et mystérieuse, personnelle et insaisissable. Et pour le fan de l’avant-garde ou le spectateur aventurier, c’est un must.

Namae Ga Nai

De Zan Yamashita, avec Kim Itoh. Dans le cadre de Dansu. À Tangente et à l’Agora de la danse, jusqu’au 28 octobre

1 commentaire
  • Christian Braen - Abonné 26 octobre 2017 20 h 51

    Sans nom

    En français, "namae ga nai" se traduit par "je n'ai pas de nom". Ceci explique cela...