David Pressault et les multiples facettes de l’éros

La figure mythique d’Éros a de quoi fasciner et obnubiler. Si bien que le dieu grec de l’amour a donné son nom à des notions-clés en philosophie et en psychanalyse. Se déclinant sous diverses conceptions et souvent lié au désir charnel, l’éros est pulsion de vie et pulsion sexuelle chez Freud, mais aussi pulsion créative et outil de connaissance pour d’autres penseurs. Partant du constat qu’il existe de nombreuses conceptions de l’éros, au-delà de la sexualité et l’érotisme, David Pressault s’est focalisé sur l’idée d’énergie de rencontres. Avec ses six interprètes issus de générations différentes, le chorégraphe montréalais s’aventure dans une exploration décomplexée de cette énergie créative dans sa nouvelle pièce, Éros journal.

« Dans la mythologie grecque, Éros est un des premiers dieux, explique-t-il. On l’imagine souvent comme Cupidon avec ses flèches, mais dans les textes, après le chaos, il y a Éros. Il est là au tout début du monde. Ce qui suggère une énergie de rencontre. Pour moi, l’amour, c’est autant le jardinier qui tombe amoureux de ses fleurs ou le danseur qui tombe amoureux de la danse que le fait de tomber amoureux d’une autre personne. La sexualité est un élément important de l’éros, mais je pense que c’est beaucoup plus grand et vaste qu’on veut l’imaginer. Et plus on vieillit, plus on réalise que l’éros est fait de plein de couches de compréhension. »

Dans le mythe grec, le dieu à l’identité dissimulée se lie à la jeune Psyché (symbole de l’âme) et lui interdit de regarder son visage. Une nuit, celle-ci brave l’interdiction, éclairant son amant à l’aide d’une bougie. Une goutte de cire tombe sur l’épaule de l’endormi, et la jeune femme perd son amour et se retrouve châtiée. « L’éros est beau, mais c’est aussi l’entité la plus dangereuse et la plus complexe,affirme David Pressault. Sur le plan symbolique, c’est fort intéressant. Psyché devra passer à travers toutes les exigences qu’Aphrodite lui impose pour retrouver Éros, ce qui nous invite à penser que comprendre l’éros signifie un long parcours d’obstacles. Ça dit beaucoup sur la façon dont on entrevoit l’amour quand on est adolescent et jeune adulte. Dès qu’on aime, il y a des frustrations et de la souffrance, c’est inévitable. »

L’enjeu du pouvoir

Y a-t-il un danger à ignorer son éros ? « On le voit partout, constate l’artiste. Si on l’ignore, on risque d’être possédé par cette énergie-là. Comme la plupart des archétypes nous l’apprennent, il est dangereux de négliger ce qui nous habite. C’est comme un angle mort, on peut se faire frapper à tout moment. On a toute une histoire au Québec où la religion nous invitait à ne pas laisser l’éros libre, à en faire quelque chose, à travers l’institution du mariage par exemple. »

Pour le chorégraphe, intégrer l’éros à sa vie revient à se connaître soi-même, à connaître ses désirs tout en se libérant des projections que l’on fait sur l’autre. Il s’agit donc aussi de se détacher des jeux de pouvoir : « Jung disait que, s’il y a du pouvoir, l’éros s’en va. Dès qu’une relation a un ordre du jour, l’éros fuit. C’est donc à chacun de découvrir sa propre formule. L’amour et le pouvoir sont comme deux côtés de la même médaille. Mais, comme humain, on peut faire des choix, on peut prendre conscience qu’on est dans l’attente de quelque chose de l’autre, qu’on n’est plus dans l’amour ou qu’on aime mal. »

Dialoguer avec l’éros sans pour autant se laisser happer par cette énergie, pouvoir le gérer et se défaire du pouvoir, voilà des mots d’ordre que le chorégraphe retient et tente d’appliquer à son propre travail. Composée étroitement avec les interprètes, la pièce leur accorde une grande liberté de proposition, d’exploration du thème, quant à ce que l’éros signifie pour chacun d’eux, en écartant au maximum le jugement : « L’idée est celle d’une énergie qui n’exclut pas, qui inclut. Tout le temps circulaire et imprévisible, la pièce nous invite à voir différentes propositions de l’éros et comment il se manifeste chez chacun. »

Un défilé orienté vers nos manques

Conçu sur le modèle du défilé de mode, le spectacle met en scène des projections érotiques étranges et non conventionnelles. Un cat-walk où les interprètes changent de visages, revêtent une panoplie de costumes et se saisissent de divers fétiches : « Si j’aborde ce sujet, je ne peux pas éviter de parler de la façon dont il se vit aujourd’hui et de toutes les façons de ne pas vivre la liberté propre à l’éros. Dès qu’on est dans le fétiche, ça enferme l’éros dans une petite place bien spécifique. Il y a une raison pour laquelle l’imaginaire s’accroche à ça. Si on est capable de se conscientiser, si on veut le comprendre, alors on s’en libère et ça nous amène ailleurs. L’éros aime aller là où il y a un manque de conscience. Il va vers nos manques. »

« J’ai aussi beaucoup de plaisir à mettre en scène l’aspect narcissique de notre temps », ajoute-t-il, faisant référence aux avatars qu’on choisit dans la sphère virtuelle et aux identités qu’on se construit sur les réseaux sociaux. « Peut-on vraiment se fier à ce qu’on voit ? »

Évoquant la perte des illusions et le bouleversement de Psyché quand elle découvre le vrai visage de son amant dans Éros journal, David Pressault conçoit l’amour comme une invitation à aller vers l’autre, vers l’inconnu, avec toute sa vulnérabilité, la peur de dévoiler ses failles et le risque de l’échec, qui entrent en ligne de compte. Un éros qui se loge aussi dans la relation spectateur-danseur.

Éros Journal

De David Pressault, avec Angie Cheng, Dany Desjardins, Karina Iraola, Kimberley De Jong, Gabriel Painchaud, Daniel Soulières. Présenté par Danse-Cité, du 26 octobre au 4 novembre au théâtre Prospero.