Un flamenco traversé par Dante, Bosch et Pasolini

Rocío Molina utilise beaucoup le sol, et les volants de son costume deviennent queue, tente, oreiller même.
Photo: Pablo Guidali Rocío Molina utilise beaucoup le sol, et les volants de son costume deviennent queue, tente, oreiller même.

Elle a choisi le flamenco parce que c’était la danse de sa terre, la danse de l’Espagne. Et après, elle a laissé l’inspiration venir de partout : de Nietzsche et de Dante, du cinéaste Pasolini et du peintre Jérôme Bosch, du rock et du tango. Et surtout, elle a laissé son corps parler. « Je n’ai jamais fait de danse contemporaine. Ce que je veux, c’est donner toute la liberté à mon corps. Au début, j’improvise. Je puise l’inspiration, parfois dans un livre, dans des conversations. Et je laisse mon corps inventer un langage », dit Rocío Molina en entrevue en espagnol.

Les 7 et 8 juin prochains, son spectacle Caida del cielo sera présenté au Monument-National dans le cadre du Festival TransAmérique (FTA). La conception de ce spectacle a germé alors que Rocío Molina et son directeur artistique, Carlos Marquerie, relisaient Dante et contemplaient les toiles de Jérome Bosch.

Le flamenco pourrait y être métissé, transcendé, pulvérisé, pour ne laisser à nu que l’âme de la danseuse. « J’aime aller dans les extrêmes, poursuit-elle. J’essaie de chercher l’équilibre dans l’instable. »

De la danse, elle veut livrer les deux visages : le beau et le laid, le blanc et le noir, le fort et le faible. « Souvent, le côté laid des choses est caché dans la danse traditionnelle. Je veux montrer que les danseuses suent, qu’elles sont fatiguées. » Parfois, même, le sang coule. « Il faut voir les deux côtés pour que l’oeuvre soit complète. »

Contrairement aux danseuses de flamenco traditionnelles, Rocío utilise beaucoup le sol, et les volants de son costume deviennent queue, tente, oreiller même. Elle se glisse aussi dans un harnais et porte un sac de croustilles entre les jambes. « Je voulais rendre le fait que je peux exprimer une force et une puissance masculine autant que la délicatesse féminine », dit-elle.

On dit d’ailleurs que le grand danseur classique Mikhaïl Barychnikov lui-même s’est un jour agenouillé devant elle, au terme de l’un de ses spectacles. « C’est une performance qui est extrêmement dure pour le corps, reconnaît la jeune danseuse de 32 ans. Mais pour l’instant, mon corps me permet de le faire. »

D’une grande virtuosité technique, ses musiciens l’accompagnent dans sa quête, troquent volontiers la guitare classique pour la guitare électrique. « Ils sont très ouverts », dit-elle.

Irrévérencieux, à la fois traditionnel et avant-gardiste, le flamenco de Rocío Molina a bien froissé quelques puristes. Molina cite le chanteur de flamenco Enrico Morente, qui a notamment été critiqué pour les libertés qu’il a prises avec son art, et Carlos Montoya, dont on dit qu’il est le fondateur du flamenco moderne. Mais la danseuse et chorégraphe ne s’embarrasse pas de ces catégorisations. D’autant que Caida del cielo a été primé trois fois lundi aux Prix Max qui récompensent les arts de la scène en Espagne, repartant notamment avec le prix de la meilleure chorégraphie et celui de la meilleure interprète féminine. « Mon seul engagement est envers ma propre personne, envers ma subjectivité et ma propre vérité », dit Rocío Molina, ajoutant que, de toute façon, tout la ramène toujours au flamenco.

Caida del cielo

Un spectacle de Danza Molina S.L. Chorégraphie et direction musicale : Rocío Molina. À la salle Ludger-Duvernay du Monument-National, les 7 et 8 juin, dans le cadre du FTA.