Frédérick Gravel et Manuel Roque: résister à la séduction

D’une manière différente, les deux créateurs, Frédérick Gravel et Manuel Roque, cherchent des façons «d’être» sur scène, plus que des manières de «représenter».
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir D’une manière différente, les deux créateurs, Frédérick Gravel et Manuel Roque, cherchent des façons «d’être» sur scène, plus que des manières de «représenter».

La réunion est certes un peu forcée. Alors que Frédérick Gravel s’apprête à meubler d’un de ses concerts chorégraphiques, Some Hope for the Bastards, son premier grand plateau de 12 danseurs et musiciens, Manuel Roque, moins connu comme chorégraphe, livrera un solo tout intime, bang bang, au Festival TransAmériques. Des pommes et des oranges ? Les différences formelles sont évidentes, mais les chorégraphes cherchent tous deux à résister au spectacle… et à résister tout court. Discussion.

« J’ai beaucoup de réflexes de performeur à déconstruire », analysait Manuel Roque en entrevue. Des réflexes qu’il a acquis lors de sa formation en cirque ou comme danseur (Marie Chouinard). « Et en même temps, dans bang bang, je dois passer à travers une chorégraphie écrite, comptée, pas complexe, pas d’une grande complexité kinesthésique, mais athlétique, donc demandante. Je dois résister, dans ces deux forts en même temps — déjouer les systèmes de séduction, épurer au maximum l’interprétation, trouver une grande sobriété — et exécuter la partition, et vivre vraiment ce voyage-là, et trouver la façon juste, toujours à réinventer, de faire le mouvement, ici et maintenant… »

Il y a un univers qui est le mien, qui “sonne” encore vrai mais qui ne me satisfait plus autant. J'ai envie de dire d'autres affaires.

 

Frédérick Gravel cherche aussi une résistance sur scène. Une obstination, même. Rencontré à quelques jours de sa première munichoise, dans le tourbillon final de la création, il ne savait pas encore tout à fait comment parler de son nouvel opus, toujours en gestation. Mais il cherche, oui, à « résister à la maîtrise de ce qui est projeté, expliquait-il. À trouver une tâche qui se suffise à elle-même, sans avoir besoin de montrer qu’on sait la faire, la faire bien. C’est compliqué pour un performeur. Parce que tu finis par savoir quel effet ça fait, et rapidement tu peux prendre un raccourci pour provoquer l’effet. Mais ce faisant, tu es en train d’expliquer au spectateur ce qu’il devrait voir… J’aimerais résister à ça. Ça prend de l’humilité pour y arriver, et de superbons danseurs, qui ne vont pas chercher à tirer le show vers eux, mais qui sont en même temps capables de donner un show. Ça prend des bêtes de scène, qui ont envie de se mettre dans cette espèce de pétrin. »

Réalité augmentée

Pour y arriver, M. Gravel joue, dans Some Hope…, à étirer le temps. Et il espère étirer du coup son habituelle manière de faire, qui lui a apporté la reconnaissance, vers d’autres territoires. « Il y a un univers qui est le mien, qui “sonne” encore vrai mais qui ne me satisfait plus autant. J’ai envie de dire d’autres affaires. Avant, je faisais des concepts sur des tounes courtes. Et ça marchait — “shit !” tu te dis, “ça marche ! pourquoi je ferais d’autres choses ?”. Je peux le refaire avec de nouveaux concepts et de nouvelles tounes, ce ne serait pas de la redite. Mais pour travailler sur cette présence particulière des danseurs qui m’intéresse maintenant, cette concentration, ça prenait une forme qui s’étire… Et pour garder ça vivant sur un plus grand plateau, avec plus de monde, ben il fallait faire de la construction… Pis je me suis mis à faire des affaires que j’avais jamais faites. Des danses avec des comptes, des formations… C’est compliqué. Pourquoi créer cette richesse ? Parce que c’est amusant. À la place de faire des tounes, on fait de longues tounes ; à la place d’en faire 15 dans le show, on en fait deux… On joue aussi à accepter certains codes du spectacle — tsé, on est sur une scène, il y a un band et un cadre de scène… — et à en déjouer d’autres. »

D’une manière différente, les deux créateurs cherchent donc des façons « d’être » sur scène, plus que des manières de « représenter ». Une antinomie ?

« On est plusieurs chorégraphes à chercher ces temps-ci à être dans quelque chose de réel sur la scène, qui reste un espace paradoxal, parce que c’est l’espace de transposition par excellence, dit Manuel Roque. Et on vit dans une époque où la réalité — avec la réalité augmentée, la fameuse post-vérité — semble déjà toujours transposée. Je trouve ce paradoxe intéressant : que dans un système de représentation, on soit en train d’essayer d’être dans du réel, tandis que dans la réalité, on semble vouloir de plus en plus échapper au réel, complètement. Sur scène, ça crée une tension, et chercher comment exister à l’intérieur de cette tension, c’est très intéressant. Et très vertigineux. »

M. Roque cherche consciemment à tester le spectateur — et lui-même, ajoute-t-il en riant… —, mais avec amour et respect. « Je ne veux pas donner un coup-de-poing dans la face du spectateur, mais offrir une présence accueillante, sans être séductrice. Je ne cherche pas à marquer un point au-delà de l’expérience du spectateur. Je tente plutôt de trouver une certaine sincérité, une intégrité, et à la partager — car résister à la représentation ne veut pas dire résister au spectateur ! Je cherche au contraire quelque chose de très lumineux, de beaucoup plus intime, poreux, fragile dans la présence, et du coup, peut-être, quelque chose de plus précieux. J’essaie de déclencher l’empathie des spectateurs vers l’interprète : d’habitude, c’est l’interprète qui la suscite. C’est tout petit, comme différence, mais c’est ça qui fait le show. »

Bang Bang / Some Hope For The Bastards

Une chorégraphie de et par Manuel Roque. Au théâtre Prospero, du 2 au 5 juin. / Une chorégraphie de Frédérick Gravel, pour neuf danseurs et trois musiciens. Au Monument-National, les 1er et 2 juin.