«Lifeguard» : toucher au sacré

Avec «Lifeguard», Benoît Lachambre pousse le partage du sensible à son paroxysme.
Photo: Karolina Miernik Avec «Lifeguard», Benoît Lachambre pousse le partage du sensible à son paroxysme.

Mobilisant nos affects avant même notre intellect, Lifeguard de Benoît Lachambre ouvre les valves vers une redéfinition du rôle du spectateur. Voyage à travers une pluralité d’états de corps touchant à notre lien empathique, cette oeuvre marque assurément une étape cruciale dans le travail du chorégraphe. En donnant son corps en offrande, le danseur nous mène à une expérience holistique et cathartique.

On entrera dans l’espace Françoise Sullivan par petits groupes suivant trois horaires différents. Ici, pas de scène, pas de gradins ni de sièges où se dissimuler dans l’obscurité. Sur le plancher, un tapis gris en mousse, matière douce et confortable où les pas légèrement s’enfoncent. Un ensemble de haut-parleurs sont disposés dans un coin de la pièce aux murs blancs. Benoît Lachambre accueille la première cohorte de spectateurs d’un bonjour franc.

Comme l’instructeur d’un atelier somatique, il les invite à parcourir et à s’approprier l’espace presque vide. Les frottements des pas contre la mousse percent le silence. Des visages de la danse sont parmi les marcheurs. Ceux-là se feront naturellement complices du performeur et seront des catalyseurs de l’engagement des spectateurs.

À fleur de peau

En tenue décontractée, une tuque vissée sur la tête, le danseur verbalise l’objet de ses recherches, passant du français à l’anglais. Ce qui l’intéresse est d’être chorégraphié par notre simple présence dans l’espace, de s’imprégner de l’énergie que nous ferons circuler dans le studio et, ultimement, être activé par nos touchers volontaires et bienveillants. Car la danse proposée par Benoît Lachambre repose sur une hyperconscience des sens et des fluides qui composent le corps. Une virtuosité tournée vers ce qui se joue sous la peau.

À chaque main posée délicatement sur ses bras, sa nuque, sa tête, ses jambes, le danseur crée une réponse gestuelle, soit en résistance à la pression exercée, soit en suivant la trajectoire qu’elle induit. Après une demi-heure, la porte du studio s’ouvre, faisant entrer le chahut des discussions préspectacles. Allant à la rencontre de ses nouveaux partenaires de danse à l’entrée du studio, le performeur dévoile à nouveau ses intentions, ne laissant personne livré à soi-même, attentif à son public.

Casque d’écoute sur les oreilles, il s’insère dans les espaces négatifs. Activée par le toucher, la physicalité du mouvement se complexifie. La colonne vertébrale se fait plus ondulatoire. Les muscles et les articulations davantage engagés. Sourire béat aux lèvres, son regard bleu perçant toujours plus habité.

Peu après l’entrée de la troisième cohorte, le public commence à se dégêner. Par le partage d’anecdotes et des musiques qui personnellement le touchent (A Tribe Called Red remixant Buffy Sainte-Marie), le performeur s’adresse aux spectateurs avec authenticité. Entre deux éclats de rire, une certaine complicité s’installe parmi tous. La pièce offre de savoureuses cocasseries, comme lorsqu’une vadrouille géante nettoie l’espace, puis quand le manche du balai devient une extension du corps, bougeant et nous faisant bouger aux rythmes irrésistibles de la musique agencée par Tomas Furey. L’ambiance est presque festive dans la salle, avant que l’expérience n’atteigne son point culminant.

Gourou ou chaman ?

Dans une séquence où il ponctue ses déplacements de glossolalies, modulant sa voix, Lachambre soudain devient sorcier, vieillard hagard, sans-abri en délirium. La fièvre se propage parmi certains spectateurs qui s’abandonnent eux aussi à cet exercice libérateur.

Les vocalises du danseur se mêlent à des rythmes tribaux. L’onde continue de son chant spirituel déformé au gré des convulsions. Il est rare de voir un corps dansant se rendre si loin dans la transe, on en reste tout bonnement stupéfait. Dans un émouvant moment de recueil en hommage aux Premières Nations, l’espace vibre au son d’un second morceau du groupe électronique autochtone A Tribe Called Red, tandis qu’une frange du public plongé dans un état contemplatif partage un sentiment de communion. On ressort du Wilder ce lundi aussi euphorisé que bouleversé.

Lifeguard

Une chorégraphie et performance de Benoît Lachambre. Regards extérieurs de Valérie Lanciaux, George Stamos, Anouk Thériault. Direction technique de Samuel Thériault. Composition musicale de Tomas Furey. Au Wilder, dans le cadre du Festival TransAmériques, jusqu’au 1er juin 2017.