FTA – Franchir le quatrième mur jusqu’à la peau

Dans «7 Pleasures» de Mette Ingvartsen, les 12 danseurs se touchent entre eux, parfois nus ; et touchent sensuellement des objets.
Photo: Marc Coudrais Dans «7 Pleasures» de Mette Ingvartsen, les 12 danseurs se touchent entre eux, parfois nus ; et touchent sensuellement des objets.

La danse est l’art du corps par excellence ; art du mouvement et de la sensation physique, et surtout art de leur transmission. Au point où il faut parfois recourir à des néologismes, tels que kinesthésie ou sensorialité, pour mieux parler de cette contagion sensorielle qu’elle peut provoquer. Pourtant le toucher, ce sens qui parle le plus directement du physique au physique, est peu utilisé en spectacle. Toucher le spectateur est-il encore un tabou, une barrière ? Discussion avec deux chorégraphes qui, différemment, exploreront ce tactile sens au Festival TransAmériques (FTA).

Certes, on se touche entre danseurs. Que ce soit pour les portés, pour donner un support ou pour la beauté de l’image. Les profs touchent les étudiants pour induire la sensation recherchée, proposer un alignement postural. Des touchers inspirés des techniques somatiques sont du coffre à outils de la création, afin d’atteindre des états de corps particuliers.

On a vu au Québec des touchers entre danseurs et spectateurs — Felix Ruckert (d’Allemagne), certaines des Danse à 10 en isoloir de La 2e Porte à gauche, Aurélie Pedron, Mandoline Hybride, David Pressault, Pieter Ampe (Flandre), Martial Chazallon et Martin Chaput (France), Katie Ward… Même si cette liste peut encore s’allonger, franchir le quatrième mur jusqu’à la peau de l’autre demeure somme toute rare.

J'aime faire une danse issue des sens et sensations, et qui montre les changements dans le corps qu'ils provoquent

 

Est-ce parce que ce geste impose souvent qu’on repense le cadre traditionnel de la représentation ? Car toucher le spectateur à la salle Maisonneuve n’est pas la même chose que dans un studio où le public est assis par terre, au même plan que les interprètes. L’intimité et la proximité entre danseurs et spectateurs sont-elles nécessaires ? Pourrait-on toucher un grand nombre ?

Et s’immisce aussi dans cette réflexion la question du consentement : le spectateur peut-il, doit-il pouvoir choisir de rester dans sa posture de « regardant », même lors d’une expérience qui se veut participative ou immersive ?

Des intimités impersonnelles

« Je pense que c’est important de se rappeler que le corps est lien, estime le chercheur-chorégraphe Benoît Lachambre. Trop souvent, on se retrouve dans des systèmes qui créent plutôt des frontières, de la distance entre les gens, et qui cloisonnent les uns des autres. Je crois que recréer du lien, du lien social, est un besoin qui devient de plus en plus urgent. Pour moi, c’est la fonction de la danse maintenant. »

Pour son solo Lifeguard, présenté dans un cadre intime, Lachambre invite les spectateurs à le toucher pour générer sa gestuelle. Pas de toucher ? Alors pas de mouvement. « Le spectateur est dans l’expérience et en fait partie. Ce n’est pas performatif ; pour vraiment expérimenter la pièce dans tous ses angles, le spectateur doit être prêt à toucher, à changer de point de vue, à lire les choses autrement ; c’est ce que je lui demande, qu’il s’engage de façon mobile. »


Extrait du spectacle «Lifeguard»

 

Benoît Lachambre est fasciné par toutes les petites chorégraphies, intuitives, sociales, de navigation, qu’il décèle au quotidien ; il est « fasciné par le fait qu’en tant qu’être humain, on est constamment chorégraphié : par les autres, par leur présence et par ce qui nous entoure ». Il demande donc, pour cette création, au spectateur de circuler et d’observer la proximité ou le passage des autres, leurs architectures, poses et danses, et de constamment changer de position.

« Je demande aussi un toucher doux, qui est juste à l’écoute, qui n’a pas à être autoritaire. Si les gens ne me touchent pas, il n’y aura pas nécessairement de danse intéressante. J’attends. » Et il laisse venir. « Quand on me touche — pas plus de trois personnes à la fois —, je dialogue avec le toucher, pour offrir une danse qu’on peut lire avec la main, en quelque sorte. » Une danse tactile, en braille et en sensations. « Les gens s’aperçoivent que je reçois leur toucher une comme source d’information. Ça me donne un certain support, une trame chorégraphique. »

Le créateur cherche ainsi une « intimité impersonnelle ».« Les gens me semblent de plus en plus intéressés à percevoir le “corps empathique”, ce corps qui crée du lien, avec les autres et son environnement, croit Benoît Lachambre. Je pense que c’est une question de priorités, désormais. On est face à un monde qui est en danger, et très instable — du côté de l’environnement, de la politique, par exemple. Ça devient nécessaire de recréer les liens qu’on a brisés. De revoir les manières de s’adresser aux autres et de tisser ce lien — le lien invisible, mais qui peut devenir hypertactile une fois les sens éveillés. »


Les yeux comme une main

Il n’est pas possible, rappelle la créatrice, de partager avec le public une sensation intime. Ce que le danseur sent n’est pas ce que le spectateur ressentira, et « la kinesthésie n’est jamais vraiment partagée ». Mais l’expérience du toucher, par exemple, est universelle, et peut-être reconnue, jusqu’à émerger, comme un souvenir.

« J’aime faire une danse issue des sens et sensations, et qui montre les changements dans le corps qu’ils provoquent. Je travaille beaucoup les affects — pas les émotions, comme la peur ou la tristesse, qu’on peut nommer clairement, mais ces feelings encore inarticulés, sentis mais toujours inconscients. C’est important pour moi de rappeler que les affects sont aussi des lieux politiques. Nos corps n’échappent pas aux superstructures sociales ; le toucher non plus, d’ailleurs. »

Et comme spectateur, avez-vous envie d’être touché ? Et de vous faire toucher ?

Extrait du spectacle «7 pleasures»

 

 

Lifeguard

Chorégraphiée et dansée par Benoît Lachambre. À l’Espace danse Wilder, du 29 mai au 1er juin.

7 Pleasures

Chorégraphie de Mette Ingvartsen. Interprétée par Johanna Chemnitz, Katja Dreyer, Bruno Freire, Elias Girod, Gemma Higginbotham, Dolores Hulan, Ligia Lewis, Danny Neyman, Norbert Pape, Pontus Pettersson, Anon Santkin, Hagar Tenebaum. À l’Usine C, les 26 et 27 mai.