«Rain»: la conjuration des intelligents

Des vagues de changements dans les coloris des costumes et dans les éclairages altèrent l’état du spectateur, sa réception des vibrations toujours même et toujours cent fois différentes de la musique.
Photo: Anne Van Aerschot Des vagues de changements dans les coloris des costumes et dans les éclairages altèrent l’état du spectateur, sa réception des vibrations toujours même et toujours cent fois différentes de la musique.

Elles sont rares, les chorégraphies aussi musicales que ce Rain (2001) de la Belge Anne Teresa De Keersmaeker, repris (et pour la première fois à Montréal) quinze ans après sa création. Sur la très sérielle mais jamais obstinée Music for 18 Musicians (1976) de Steve Reich, dix corps incarnent finement le souffle des clarinettistes — celui avant même le son —, le pétillement des percussions, le goutte-à-goutte précis des voix, une entrée de cordes, en évitant les évidences et les temps forts, en naviguant, précisément et avec fluidité, à la fois sur et à travers la musique.

C’est un complexe engrenage chorégraphique que monte sous nos yeux De Keersmaeker, débutant par des débalancements de poids qui tombent en courses de groupe simples et contagieuses — volier d’oiseaux, bancs de poissons… —, ajoutant des phrases fort formelles, géométriques, verticales jusqu’aux sauts, mais y glissant ici ou là un trompe-l’oeil, un changement d’axe, une complicité entre deux danseurs.

Le système chorégraphique s’installe ainsi, hyper cohérent ; les exigences s’y superposent, mais jamais l’ensemble, toujours cérébral, ne devient fascisant. En ajoutant toujours à la gestuelle (tiens, voilà des ondulations de colonne ; tiens, il se fait de plus en plus de contact), en transformant la perspective sur un mouvement accumulé, en proposant mille et une variations, en passant de l’horizontale à la verticale, De Keersmaeker fait de son système un coffre aux trésors et aux libertés plutôt qu’un cumul de contraintes. Et en émane la joie des danseurs. Les jeux chromatiques, qui se font par des vagues de changements dans les coloris des costumes et dans les éclairages, créant des scènes dorées, roses ou grises, altèrent l’état du spectateur, sa réception des vibrations toujours même et toujours cent fois différentes de la musique.

Ce pourrait être une apologie de la structure ; mais, peu après la mi-parcours, la fatigue pèse sur les danseurs. Sans jamais qu’ils ne bataillent, comme on le voit si souvent, contre la partition ou leur propre corps, restant constants dans leur désir de précision, une lourdeur jusque-là absente s’installe de plus en plus, se pose, dépose et cale leurs mouvements, vient changer la perception première qu’on a pu avoir des corps, dans une dilution de l’effort, un accent mis de plus en plus sur les relations, des insertions plus nombreuses de cet humour un peu potache-danseur. Comme si du temps, beaucoup de temps avait passé.

Il y a là une écriture — c’est tout de même rare… — qui se déploie tant spatialement que dans sa gestuelle, avec de larges bouclés de délicatesse, en ayant la finesse de toujours modérer ses effets. Rain, comme une conjuration des intelligents (j’inclus ici les danseurs) et de l’intelligence, de la rigueur, de la subtile réinvention. Une pièce nécessaire, donc, peut-être encore plus aujourd’hui qu’il y a quinze ans.

Rain

Une chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker, dansée par Laura Bachman, Lav Crncevic, Léa Dubois, Anika Edström Kawaji, Zoi Efstathiou, Frank Gizycki, Robin Haghi, Yuika Hashimoto, Laura Maria Poletti, Soa Ratsifandrihana, Luka Svajda. Présentée par Danse Danse. Au Théâtre Maisonneuve, jusqu’au 6 mai.