Laurin et van Daele: comment, chorégraphe, se réinventer?

«Tierra» en répétition, une pièce féminine, à la scénographie toute en rondeur
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Tierra» en répétition, une pièce féminine, à la scénographie toute en rondeur

On le sait : la chorégraphe Ginette Laurin, âme plus de 30 ans durant de la compagnie O Vertigo, s’en est retirée en novembre 2015 afin de pouvoir se redoter, loin des attentes et des soucis de gestion, d’une liberté et d’une légèreté de mouvements, de création et d’esprit. La voilà qui revient avec une nouvelle façon de créer, cette fois à quatre mains, de concert avec le chorégraphe et danseur flamand Jens van Daele. Résultat : Tierra, quintette féminin.

« J’avais vraiment besoin de me dissocier, d’aller vivre loin, explique une Ginette Laurin fort détendue, qui réside désormais aux îles de la Madeleine, de trouver des horizons, de prendre le temps — le temps de rien faire —, d’attendre et de capter ce qui va venir. De faire de la recherche pure, aussi. Parce qu’avec la compagnie, je ne sentais pas que c’était possible. » Il est, selon la créatrice, très difficile de se renouveler avec une compagnie, parce que les attentes des uns et des autres sont très grandes.

Est-ce à dire que le système actuel fait, par le biais, que les chorégraphes se piègent à leur propre signature ? Ginette Laurin ose : « Oui. C’est peut-être nous-mêmes qui refermons ce piège. Dans mon cas, il fallait que je n’aie plus de gestion à faire. Et je ne dis pas que je suis déjà toute renouvelée ! Mais dans l’approche même de la création, oui, il y a un souffle nouveau. Je me dégage tranquillement du carcan. »

Car c’est la première fois que Mme Laurin signe une oeuvre à deux têtes, avec Jens van Daele, qu’elle avait d’abord rencontré comme danseur lors de la création de La bête (1997). Comme chorégraphe, van Daele travaille dans une structure, Burning Bridges, qui le force constamment à se renouveler. « On y forme des collectifs temporaires, répond le Flamand en mêlant le français et l’anglais. On fait constamment venir de nouveaux visages. Le but est que chaque pièce soit vraiment différente — en changeant les collaborateurs, les gens, les combinaisons. Comme je travaille depuis longtemps — quelque 36 pièces depuis 1999 —, il y a danger que je finisse par m’ennuyer moi-même. La solution, c’est à travers les autres. Et de Ginette, j’aime particulièrement les skills, le métier. Et sa façon si humaine de faire une danse contemporaine ancrée dans la technique. Sa touche humaine. Je le voyais encore hier en répétition ; elle cherche quelque chose que, moi, je ne vois pas. Ce qui est très bien. »

Partage des tâches

Comment ont-ils travaillé ensemble ? Laurin a créé le vocabulaire — « la base, le lexique de la pièce, en faisant une vingtaine de minutes avec deux interprètes » —, qu’elle a ensuite laissé dans les mains de van Daele. Le travail devait se faire davantage en concomitance, mais une blessure à la hanche et l’opération qui s’ensuivit ont gardé Laurin à demeure, loin de la résidence hollandaise où son collègue a structuré, organisé, rajouté à cette gestuelle léguée, avec les cinq danseuses — quatre Européennes et la Québécoise Audrey Bergeron.

« Ça apporte une certaine légèreté,indique Mme Laurinparce que tu ne portes pas seule l’entière responsabilité ; et il y a vraiment une parenté entre ce qu’on fait, Jens et moi. Je ne crois pas que personne va pouvoir dire qui a signé quels gestes. » Avec l’arrivée de l’équipe pour la première québécoise, après une tournée de plus de 30 représentations en Belgique et en Hollande, Laurin revient en studio. « Je réembarque avec d’autres notes, d’autres mots, une autre perception. C’est rafraîchissant pour les interprètes. » Van Daele précise : « C’est comme une façon séparée de travailler ensemble. Et à la fin, il y a symbiose. »

Ce que retient Ginette Laurin de cette autre façon de composer, c’est une manière essentielle de « prioriser », et l’importance de la communication. « Il y avait beaucoup de respect et de confiance ; mais j’ai beaucoup appris. S’il y avait quelque chose que je n’aimais pas, je devais le dire ; et il le recevait. » Son comparse rajoute : « Nous ne sommes pas si bons en danse pour communiquer et travailler ensemble. Je sens que les danseurs et chorégraphes souvent ne veulent pas oeuvrer en collaboration, ils veulent rester sur leur petite île ; partager avec le public, ça, oui. »

Et cette féminine Tierra, à la scénographie toute en rondeur, qui « rappelle peut-être aussi les planètes, les cellules, confie Ginette Laurin, et nous replonge dans les thèmes de Luna (2001) » ?

« C’est une pièce à propos du monde, estime M. van Daele, et le monde que forment ces cinq personnes en cet instant précis, en cet endroit temporaire. Je leur ai donné, à toutes, la tâche de dire ce qu’il leur semblait important de dire, maintenant. Elain [Gadet] parle de ses batailles intimes ; Patricia [van Deutekom],de sa difficulté à gérer le décès de sa mère… Ce sont tous des “petits-grands” sujets. » Laurin complète : « Cinq portraits de femme très, très fortes, qui s’exposent et se mettent à nu. »

Tierra

Une chorégraphie de Ginette Laurin et Jens van Daele. Avec Audrey Bergeron, Patricia van Deutekom, Elaine Gadet, Merle Schiebergen et Naomi Schwarz. Présentée par Danse-Cité. À la Cinquième Salle de Place des Arts, du 25 au 29 avril.