Têtes de papier et corps de lumière

En répétition pour «Cocons somatiques», de gauche à droite, l’artiste visuelle Manon De Pauw, la danseuse Gabrielle Desgagnés et le chorégraphe Pierre-Marc Ouellette
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir En répétition pour «Cocons somatiques», de gauche à droite, l’artiste visuelle Manon De Pauw, la danseuse Gabrielle Desgagnés et le chorégraphe Pierre-Marc Ouellette

Elle est artiste visuelle, et le mouvement ainsi que la trace des corps — souvenirs, présence physique de l’artiste, mains fantomatiques — sont un des chemins de traverse de son oeuvre, qui se cristallise à travers la vidéo et la photo. Il est danseur — pour Danièle Desnoyers, beaucoup —, chorégraphe aussi. Manon De Pauw et Pierre-Marc Ouellette poursuivent leur collaboration, travaillant ensemble, d’abord en studio et cette semaine sur scène, arts visuels et danse issue des recherches somatiques (Feldenkrais, technique Klein, Gyrotonic), pour Cocons somatiques.

Au studio bleu du sous-sol de l’édifice Wilder règne ce léger chaos laissé par les sprints de création précédant les premières. Sur scène, semés ici et là, de blancs monticules de papier — à la fois cocons, rochers, masses, igloos, tee-pees, fantômes, et rien tout à fait de tout ça — sur le tapis noir marqué de poussiéreuses traces de pas, devant le grand écran de papier blanc. Les fils électriques forment noeuds et masses ici et là.

Côté cour, une petite bulle, presque une tente, respire et souffle, animée par le pouvoir magique d’un moteur et du son imité d’une expiration. « Quand un danseur, au sol, y glisse sa tête, et synchronise son souffle avec les lumières, c’est viscéral, explique Manon De Pauw. Tu es happée, tu entres presque tout de suite dans un état méditatif, tu synchronises aussi ton souffle. On est entre la machine et l’humain. » Une autre tremblotera, chacune de ces oeuvres-pierres-êtres-formes ayant son mouvement.

Lumière interne

L’idée de ce qu’ils appellent « cocons somatiques » est née de la performance précédente, La matière ordinaire — ce terme cosmique —, présentée en 2014 à l’Usine C (Temps d’image), qui explorait les matières réfléchissantes et où les corps finissaient sous des couvertures de survie lamées, les métamorphosant à la fois en écran, en peau métallisée et irisée, ou en boule miroir. « Je me suis demandé ce que ça ferait de reprendre la même idée, mais en illuminant plutôt de l’intérieur », indique l’artiste visuelle.

De retour en studio, De Pauw a donc découpé et façonné un peu à la va-vite ses premiers cocons. Ces premiers jets, dont elle imaginait d’abord qu’elle allait les complexifier, sont restés « ces formes informes, finalement ». « Je ne suis pas une artiste de la sculpture, mais de la lumière. On travaille dans la distance scénique avec la transparence, la luminosité, le papier, son bruit. On utilise peu de matériaux — surtout le papier — et on regarde comment lui donner du volume, le rendre évocateur. Ça reste abstrait, mais ça se transforme et devient une tête, un organisme bioluminescent, un oeuf, un cristal. »

« Quand je rencontre les oeuvres de Manon, explique à son tour le chorégraphe, je cherche à traduire justement la rencontre — avec une sculpture, une oeuvre ou un autre corps ; qu’est-ce que ça provoque, ces rencontres dans un corps dansant ? » En cherchant une tension entre l’état somatique et dansé, Pierre-Marc Ouellette a travaillé un état de découverte et de déconstruction du mouvement, à partir d’un réapprentissage de la marche, de déhanchements, de spirales, de gestes simples ancrés dans la colonne vertébrale.

Pour le chorégraphe, le fait que les cocons « attrapent » beaucoup la lumière et sont habités de mouvements posait un défi. « Ça accroche très facilement l’oeil. Il faut trouver la danse juste à proposer, en accord ou en opposition. »

Le geste propre de créer, et celui de danser

« On plonge le spectateur dans des états, estime Manon De Pauw, mais il reste toujours quelque chose de cérébral. » Ouellette complète : « On se tient sur une fine ligne entre arts visuels, performance et danse. Et c’est en train de devenir un objet scénique : on n’est plus ni dans l’atelier de l’artiste ni dans la perf’. Il faut une qualité spectaculaire, avec ses rouages ; mais on tiraille un peu vers le performatif, ou vers la danse. »

La réception, estime Manon De Pauw, dépendra des amours culturelles habituelles des spectateurs. « Il y a des tableaux où le mouvement est minimal qui pourront sembler très longs à quelqu’un qui est habitué aux arts de la scène et très courts à ceux qui regardent des vidéos en galerie. »

Chose certaine, un esprit collectif émane de ce studio, un partage qui se lit à même le désordre et la discussion. « Souvent, dans les explorations danse et arts visuels, on sent qu’il faut sortir du mouvement dansé pour entrer dans le geste plus performatif, plus fonctionnel des arts visuels — ce geste efficace pour “créer” quelque chose, ou le transporter, indique Manon De Pauw. Pierre-Marc était très ouvert à composer ce genre de tableau, et on a développé une communauté d’esprit. » De Pauw performe aussi, parfois en sourdine, manipulant papier ou projection en temps réel, lumières, couleurs — qui sont importantes, et changent selon les modulations de la voix.

« Un élément entraîne l’autre : je coupe du papier qui devient une projection, qui devient encore plus tard un élément porté par les danseurs. Il y a un genre d’intrigue visuelle abstraite. On navigue de l’atelier au scénique, de l’état méditatif au cérébral. Il y a des tableaux très dada, en perte de sens, dans l’absurde ; dans les contrastes, l’ombre et la lumière, la sensorialité de la matière. »

Cocons somatiques

Création de Manon De Pauw et Pierre-Marc Ouellette. Avec Gabrielle Desgagnés, De Pauw et Ouellette. Présentée par l’Agora de la danse. À l’édifice Wilder, du 26 au 29 avril. Trois oeuvres, de la série des têtes lumineuses (impression) de Manon De Pauw, seront aussi présentées par la galerie Division à Papier 17 jusqu’au 23 avril.