Au surligneur

Shay Kuebley Radical System Art
Photo: David Cooper Shay Kuebley Radical System Art

Qu’est-ce qui fait que l’énergie seule d’une danse suffit parfois à faire spectacle ? Qu’est-ce qui fait cette magie, quand l’empathie du spectateur résonne physiquement avec l’élan qu’injectent les danseurs — pensons à certaines pièces d’Hofesh Shechter ou d’Ohad Naharin, à Auguri d’Olivier Dubois, à Sideways Rain de Guilhermo Botelho, par exemple — et que cet élan est instantanément contagieux, viral ? Qu’est-ce qui fait que la pulsion de se mouvoir est si prégnante chez un danseur qu’elle peut, parfois, effacer efficacement le besoin d’une dramaturgie, d’une question artistique, d’un concept ?

Et à l’inverse, qu’est-ce qui fait qu’un déballage énergique laisse de glace, semblant même exclure par la vitesse et l’intensité la sensibilité du spectateur ? La question se posait à Danse Danse devant le déballage de vitesse, de déplacements latéraux, de défis à la gravité — tonneaux horizontaux inclus — et de haute intensité du septuor Telemetry de l’Albertain Shay Kuebler.

Une arène pâle, cerclée de bois, quelques projecteurs qui l’entourent. Autour, Danny Nielsen fera pendant la grosse heure du spectacle constante percussion du son fêlé de ses claquettes, tel un instrument vivant et humain. Au centre, se relayant ou s’accumulant, traversant abondamment de cour à jardin et de jardin à cour, les six autres danseurs virent et chavirent dans une gestuelle fortement inspirée du hip-hop, qui bouge beaucoup pour simplement bouger. Des effets de lumière s’impriment sur le tapis de danse : ici une phosphorescence, là des lignes qui illustrent littéralement le tracé spatial des danseurs, plus loin des taches. Jeux simples d’ombres et de lumières, de meute dont les membres se suivent et se séparent, chacun gardant toujours son individualité. Pour ce projet, le chorégraphe voulait voir « comment le corps humain peut être relié à la science des ondes et au concept de poste de monitorage », lit-on dans le programme. Le son des claquettes est traduit en lumière, ou en chorégraphie dans le corps des autres. Les déplacements laissent leurs marques un instant au sol. On assiste à une transformation des vibrations du sonore au lumineux au physique, pas nécessairement dans cet ordre.

S’il y a là un bel esprit de corps et une cohérence énergétique, la gestuelle tape-à-l’oeil n’a pas grand-chose à dire d’autre que sa propre expression. Les déplacements s’écrasent eux-mêmes : la répétition des traversées cour-jardin et la blancheur de l’espace finissent par donner un effet d’à-plat, comme si la scène était même sans profondeur. Les claquements des claquettes finissent par user les tympans. Et les effets lumineux surlignent tant d’éléments intrinsèques à la danse, comme la spatialité ou les espaces négatifs, qu’on a un peu l’impression de se faire parler chorégraphie par une Passe-Partout qui surarticule tant elle veut être sûre que l’on voit, que l’on comprend.

Il y a bien le duo entre Shay Kuebler et Lexi Vajda qui apporte un souffle d’air tant on a soif de finesse à ce stade de la pièce ; mais c’est bien peu, bien tard, et bien court.

Telemetry confond, en quelque sorte, l’accumulation (hip-hop + jeu lumineux et sons en direct) et les idées dont la chorégraphie manque affreusement, tout en étalant beaucoup d’effets et beaucoup d’énergie, sans que cette dernière ne traverse le quatrième mur — au point où on s’est même demandé si cette danse ne gagnerait pas à être vue par le truchement d’un écran plutôt qu’en coprésence des spectateurs.

Au soir de la première, la réaction de la salle a été bruyante et chaleureuse, dans un éclat si court et prompt qu’on en est encore surpris.

Telemetry

Une chorégraphie de Shay Kuebler. Avec Maxine Chadburn, Hayden Fong, Tyler Layton Olson, Nicholas Lydiate, Lexi Vajda, Danny Nielsen et Kuebler. Présenté par Danse Danse, à la Cinquième Salle de Place des Arts, jusqu’au 22 avril.