Danser en prenant le pouls de la nuit

Pour «15 X LA NUIT», le danseur Naishi Wang prendra ses marques à la place des Festivals, 15 soirs de suite à la même heure.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pour «15 X LA NUIT», le danseur Naishi Wang prendra ses marques à la place des Festivals, 15 soirs de suite à la même heure.

En 2006, Paul-André Fortier s’embarquait dans une nouvelle aventure chorégraphique. Durant 30 jours d’affilée, en solo, il a inscrit ses mouvements dans le paysage urbain de différentes places publiques. Qu’importe les saisons et les intempéries, le danseur s’est adapté aux aléas météorologiques ; si bien que Solo 30x30 a bien souvent des allures d’épreuve d’endurance et de résistance.

Ayant voyagé à travers le monde sur les grandes places des métropoles, cette pièce-marathon a marqué un tournant dans le travail du chorégraphe, grande figure de la danse contemporaine québécoise et ancien danseur du Groupe Nouvelle Aire. De ses 450 représentations hors les murs, il garde un souvenir indélébile. Une riche expérience qu’il a voulu partager avec des interprètes plus jeunes en composant une nouvelle partition in situ, cette fois nocturne.

Pour 15 X LA NUIT, le jeune danseur chinois Naishi Wang prendra ses marques à la place des Festivals, 15 soirs de suite à la même heure. Composé à l’origine pour le danseur français Simon Courchel et repris par Manuel Roque, le solo a déjà fait son chemin vers plusieurs villes de France, jusqu’à Vancouver et Tokyo. En studio, le chorégraphe travaille avec son interprète à la transmission de la partition, mais le danseur du Toronto Dance Theatre se prépare surtout à apprivoiser l’inattendu de la performance hors les murs. Il lui faudra alors apprendre à composer avec le mouvement constant et les bruits ambiants de la ville. Un exercice de concentration nourri par l’énergie amenée par les spectateurs et les passants qui voudront bien suspendre un instant leur parcours.

« Avec Solo 30x30, je ne savais pas dans quoi je m’embarquais. Mon initiative, à l’époque, était très naïve », affirme Paul-André Fortier, qui se souvient d’avoir dansé dans des chaleurs extrêmes, sous la pluie, dans le froid et les bourrasques. « À l’extérieur, on ne sait jamais à quoi s’attendre. Danser dans le vent, par exemple, est une expérience des plus étranges, parce que ça affecte beaucoup l’ouïe et l’équilibre. C’est étourdissant. Et comment rester concentré sur ce qu’on fait quand des éléments extérieurs aussi forts viennent nous déstabiliser ? Sur scène, on est habitué à un environnement qui ne bouge pas. Alors que là, on est à découvert à tout point de vue. C’est ce que Naishi va expérimenter, il connaît un peu l’espace dans lequel il va danser, mais au fil des 15 représentations, je suis sûr qu’il va faire énormément de découvertes. »

Une réciproque générosité

Les créations in situ permettent aux artistes de se dégager des pressions de rentabilité des spectacles en salle, tout en apportant une certaine visibilité à la danse contemporaine. En s’installant stratégiquement à l’angle des rues Balmoral et Sainte-Catherine, à quelques pas de l’édifice Wilder et à proximité du flot des passants, l’objectif de Naishi Wang est de happer la faune nocturne du Quartier des spectacles dans son univers.

« C’est un spectacle qui s’adresse aux spectateurs de danse — ceux de l’Agora en l’occurrence —, mais surtout aux passants, affirme le chorégraphe. Il y a beaucoup de personnes qui pensent que la danse contemporaine n’est pas pour eux. C’est ce public-là qui m’intéresse le plus. C’est dans l’esprit d’attraper l’attention de gens qui n’ont jamais vu de danse contemporaine que j’avais conçu Solo 30x30 sur la durée. J’ai eu envie de renouveler cette expérience. »

En allant à la rencontre d’un public non acquis à la danse, Paul-André Fortier voit d’autant plus de possibilités d’échange, mais aussi l’occasion de faire naître de nouveaux intérêts : « À l’extérieur, les rapports à l’espace et au public sont très intéressants. Contrairement à la salle de théâtre plongée dans le noir, on est dans une grande proximité avec le spectateur. On peut voir son visage, percevoir son regard et voir s’il est absorbé ou non. Ainsi, j’ai pu apprendre beaucoup des spectateurs, et j’ai constaté surtout la beauté du public. »

À l'extérieur, [...] on est dans une grande proximité avec le spectateur. On peut voir son visage, percevoir son regard.

Ces rencontres fortuites ont-elles toujours été plaisantes ? Cela n’implique-t-il pas une part de risque et le danger de frotter à l’indifférence ? Bien qu’il lui soit arrivé de danser sans spectateurs, l’artiste tire dans l’ensemble des conclusions positives : « La générosité des gens et leur capacité à reconnaître la qualité du travail m’ont beaucoup impressionné. Quand ils sont devant quelque chose de travaillé, qu’ils voient que l’artiste est en contrôle et qu’il y a une véritable pensée artistique en arrière, on ressent une grande forme de respect. »

Le fait d’ancrer le solo la nuit à Montréal apporte une part de mystère à l’expérience, une énergie et une dynamique toujours renouvelées à apprivoiser. 15 X LA NUIT reflète le désir de Paul-André Fortier de transmettre son savoir-faire aux plus jeunes, une intention que le pédagogue passionné garde toujours à coeur et qui nourrit sa démarche de créateur. À bientôt 70 ans, le chorégraphe n’a pas dit son dernier mot. En plus d’une nouvelle pièce en gestation — à laquelle Naishi Wang prendra part —, il remontera sur les planches l’année prochaine pour un dernier solo. Présentée d’abord à Paris en mai 2018, cette dernière danse sera très certainement accueillie à bras ouverts à Montréal.

15 X LA NUIT

Chorégraphie de Paul-André Fortier. Interprétée par Naishi Wang. Présentée par l’Agora de la danse tous les soirs à 21 h, du 22 avril au 6 mai, à la place des Festivals.