La queue de poisson des sirènes

Dans une scénographie très léchée, Sylvain Émard se lance dans les motifs récurrents de quelques courses impossibles.
Photo: Sylvie-Ann Paré Dans une scénographie très léchée, Sylvain Émard se lance dans les motifs récurrents de quelques courses impossibles.

Il y a, parmi les quelques sujets récurrents qui tressautent ici et là ces temps-ci dans les conversations latentes sur la danse, celui du glissement de la technique vers… vers quoi, donc ? Certains pleurent la disparition de la virtuosité, ce savoir-faire, cette grâce à reproduire et animer des lignes et formes à l’ADN balletique. D’autres parlent d’un changement esthétique, d’une mutation vers une danse qui s’ancrerait dans la respiration, la simplicité de présence et l’état de corps plutôt que dans la gestuelle ou le mouvement. Illustrons grossièrement, en opposant par exemple les signatures récentes de Marie Chouinard à Dana Michel, celles de José Navas à Benoît Lachambre, d’Edouard Lock, disons, à Nicolas-mais-est-ce-de-la-danse ?-Cantin ou Stéphane Gladysewski. Est-ce une incapacité quelconque à maîtriser les exigences techniques qui fait naître cette autre esthétique ? Réclame-t-elle autant de virtuosité, mais concentrée en des foyers et des intérêts entièrement différents ?

Cette question ressurgissait lors de la première du Chant des sirènes, écrit par Sylvain Émard, chorégraphe connu aussi, avant l’enlevant succès de tous ses Grand (Très-Super-Méga-etc.) Continental, pour l’exigence formelle de ses partitions. Ce solo ramène le créateur, à 61 ans, sur les planches, quinze après ses dernières interprétations publiques. Le geste mérite d’être salué.

Émard, chorégraphiquement, y oscille entre des moments de simple présence, face au public, couché ou assis sur le long rectangle de bois blond, et des déplacements, souvent en ligne, où se reconnaît, même si elle n’est pas même, « son ancienne manière ». Les jambes soulevées à l’équerre, pieds en flexion, les mains qui se déploient en fleurs ou se replient sur l’épaule opposée, les petits sauts légers et obsédants sont, pour le spectateur-vieux-de-la-vieille, chargés de souvenirs — et dans ces souvenirs repose celui ému et indécrottable des oeuvres de Jean-Pierre Perreault, qu’a dansées et qui ont influencé Émard.

On retrouve ainsi ce petit personnage qui émerge d’Émard quand il danse. Cette persona, qui n’est pas tout à fait lui, moitié Tintin moitié Perreault, jeune dans l’énergie, naïf, lyrique, qui n’appartient à aucun autre. Et qui semble émerger le plus clairement d’une certaine gestuelle, d’une confrontation à un certain niveau technique.

Mais apparaît aussi le désir d’Émard de s’en dépouiller — il en enlève sa chemise rouge —, de se présenter, en civil plutôt qu’en danseur, visage nu et libre même des masques invisibles, de se déparer, de tenter un regard, une présence, un rapport franc qui quitterait toute théâtralité apprise.

Et ce n’est pas aisé.

Dans une scénographie très léchée — musique électro de Martin Tétreault ; poutres de bois massives qui découpent, sur deux plans, l’espace ; projections vidéo enregistrées et live ; régie au quart de tour —, Sylvain Émard se lance dans les motifs récurrents de quelques courses impossibles. Sur un déplacement (sur les fesses, marchant de manière codifiée ou non, courant, sautant) qui fait basse continue, s’anime l’expression, dans une gestuelle plus variée du haut du corps. Une accélération suit. Spatialement, on ne se rend pas du point A au point B, les tracés se délitent ou reviennent sur eux-mêmes, la course semble inutile, si ce n’est pour se fondre en marchant autour de la poutre, et relancer, queue de poisson, un nouvel épisode. En contrepoints, des pauses, des lenteurs, de l’écoute de mouvements émergents.

Comme si Sylvain Émard voulait laisser tomber ses vieilles écailles, mais que la pièce nous laissait voir à quel point elles lui collent à la peau ; comme s’il n’osait pas tout à fait se « dé-danser », se présenter à nous autrement, de technique et de présence (les moments de plus bel abandon sont ceux où l’obscurité le couvre) ; comme si la sirène ici était celle du conte, et n’arrivait pas à s’habituer à ses jambes, gardant la sensation, membre fantôme, de son ancienne queue qui la faisait se sentir comme un poisson dans l’eau.

S’ajoute — mais est-ce parce qu’il y avait dans cette salle de première quelques trésors nationaux vivants, Jeanne Renaud, Françoise Sullivan, Vincent Warren, Louise Lecavalier ? — une nostalgie certaine, portée par une gestuelle dont les principales marques sont désormais associées, que le temps passe !, à une ou deux décennies précédentes.

Alors, technique ou présence ? Virtuosité dans les lignes, ou dans la manière d’être sur scène et d’être ensemble ? Les définitions se sont clivées, et le coeur de Sylvain Émard semble balancer de l’une à l’autre. Le nôtre, conséquemment, reste en suspens, entre deux tic-tac.

Le chant des sirènes

Solo chorégraphié et interprété par Sylvain Émard, présenté à l’Agora de la danse au Wilder Espace Danse, jusqu’au 8 avril.

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