Sylvain Émard et la force de l’âge

À 61 ans, le chorégraphe émérite Sylvain Émard ose un retour en solo avec «Le chant des sirènes», une nouvelle création.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir À 61 ans, le chorégraphe émérite Sylvain Émard ose un retour en solo avec «Le chant des sirènes», une nouvelle création.

Si les initiatives se multiplient pour inclure une diversité de corps dans les démarches chorégraphiques contemporaines, force est de constater que les danseurs d’âge mûr restent encore assez effacés sur les scènes. Alors que la norme est aux corps jeunes et virtuoses, les corps vieillissants seraient-ils encore tabou en danse ? Cette rare présence s’explique aussi en partie par les cicatrices des blessures laissées par l’intense effort physique que demande le métier de danseur, menant la plupart d’entre eux, passé un certain âge, à se consacrer exclusivement à la création pour d’autres corps plus performants. C’est le cas de Sylvain Émard, qui n’avait plus foulé les planches officiellement depuis 15 ans. À 61 ans, le chorégraphe émérite ose un retour en solo avec Le chant des sirènes, une nouvelle création.

« Avant tout, c’est par pur plaisir de danser que je voulais retrouver la scène », affirme-t-il, fébrile à l’approche des représentations à l’Agora de la danse. « Je ne voulais pas que ce soit quelque chose de douloureux, comme certaines créations peuvent l’être, mais que l’expérience soit agréable et épanouissante. »

Ces dernières années, le chorégraphe a commencé à expérimenter différentes approches avec des interprètes matures, notamment l’actrice Monique Miller pour qui il composait un solo en 2010 dans Fragments — volume i. Comment alors approcher le mouvement avec les limitations corporelles liées à l’âge ? « Évidemment, on n’est pas dans la virtuosité, mais je pense qu’une des grandes richesses des interprètes matures est de pouvoir apporter des nuances dans leur interprétation. Il y a un vécu qui transparait dans un corps mature. Le défi est d’aller chercher ce vécu-là et de le ramener à la surface en composant une partition qui va permettre l’expression de cette richesse. » Dans ce travail de composition, le rythme, la dynamique et la musicalité du corps sont subtilement creusés, alors que les imperfections et la vulnérabilité doivent être entièrement assumées.

Éviter le naufrage

Seul en studio, l’artiste a travaillé à élaguer sa gestuelle, à repérer les constantes et à sortir de ses automatismes. Il lui fallait voir ce que son corps avait envie de dire. Petit à petit, il s’est rendu compte qu’il était en train de créer la suite de Ce n’est pas la fin du monde, une pièce de groupe créée en 2013 sur l’adaptation et la résistance des hommes face aux mutations contemporaines, où tous les danseurs à la fin s’effondraient au sol, sauf un. « Je me suis dit que j’allais prendre le relais de cet individu. Alors, j’ai eu envie de me mettre en position de capteur et de m’imprégner le plus possible du monde environnant, pour essayer de le comprendre et de restituer cette vision du monde à travers mon corps. »

Le chant des sirènes fait évidemment référence à Ulysse, qui devait résister à la tentation des sirènes pour éviter le naufrage. Une image pour rendre compte de notre incapacité à assimiler toutes les données et informations qui nous envahissent au quotidien, « cette multitude de signaux qui nous traversent, qu’on a du mal à déchiffrer, à comprendre et utiliser ». Le chorégraphe constate, de plus, qu’en ces temps, nous sommes confrontés à une responsabilisation beaucoup plus prégnante qu’avant : « On se rend compte que les gestes qu’on pose, si petits soient-ils, s’inscrivent dans un plus grand contexte et ont des conséquences déterminantes sur le monde. J’ai voulu aborder à la fois notre sentiment d’impuissance et notre désir à mieux comprendre ce qui se passe autour de nous pour pouvoir agir et éviter la catastrophe. »

(Re)donner la piqûre de la danse

Pour ce retour en scène, Sylvain Émard s’est senti porté par l’élan du Grand Continental, son initiative qui tourne à travers le monde depuis 2009. Ce projet populaire de grande envergure démocratise la danse en incluant des amateurs de tout âge autour d’une même partition : « Il y a quelque chose de profondément touchant et émouvant à voir les personnes plus âgées en train de s’investir dans le mouvement et de voir la différence qu’elles amènent dans le rendu de la chorégraphie. Ça m’a confirmé que les interprètes matures ont aussi toute leur place [en danse]. »

En parallèle au Chant des Sirènes, l’artiste travaille sur le Super Méga Continental qui sera présenté dans le cadre des festivités du 375e de Montréal. En septembre prochain, 375 de ses danseurs amateurs prendront d’assaut la place des Festivals. « Au-delà de la danse en ligne, je pense qu’il y a un désir des gens de prendre part à un projet artistique, de sortir de leur train-train quotidien pour vivre une expérience enrichissante bien qu’exigeante. Il y a un sentiment de communauté qui les porte. On voit des groupes se souder. C’est tellement beau à voir ! », décrit-il avec enthousiasme. Des effets collatéraux et un succès international qu’il n’avait pourtant pas vu venir. « Avec mes collaborateurs du Grand Continental, on côtoie des gens qui nous rappellent pourquoi on a choisi d’être danseur. Ils sont là juste parce qu’ils aiment simplement danser. Ils ne se posent pas trente-six mille questions comme nous, les professionnels. Même si c’est essentiel de se poser des questions, parfois on n’a plus de recul et on oublie pourquoi on a choisi de devenir danseur quand on était jeune. Ça m’a fait réaliser qu’on a une chance incroyable de faire ce métier. C’est aussi certainement ce pur et simple bonheur de danser qui a contribué à ma décision de retourner en scène, » conclut-il.

Le chant des sirènes

De et avec Sylvain Émard Présenté par l’Agora de la danse du 5 au 8 avril à l’Espace danse du Wilder.

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