Jouer sur les distorsions de l’exotisme

Pour Andrew Tay, le fait de toucher à la question de l’identité culturelle revient à s’aventurer sur un terrain inconnu et hasardeux.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pour Andrew Tay, le fait de toucher à la question de l’identité culturelle revient à s’aventurer sur un terrain inconnu et hasardeux.

L’un est connu pour ses soirées Short Sweet, rituel annuel populaire faisant sortir la danse contemporaine de ses cadres de représentation habituels. Le second s’est illustré comme interprète pour Trajal Harrell, Antonija Livingstone et Benoît Lachambre. Outre le caractère alternatif qu’ils cultivent dans leurs approches chorégraphiques respectives, Andrew Tay et Stephen Thompson ont en commun leurs origines asiatiques. Joignant leurs imaginaires, les deux artistes se lancent dans une création à plusieurs mains abordant de front les clichés généralement accolés aux Asiatiques dans la culture pop occidentale contemporaine.

« En ce moment, les gens se préoccupent de plus en plus des groupes culturels minoritaires et du phénomène de racialisation — notamment grâce à la portée des mouvements comme Black Lives Matter et ceux portés par les Premières Nations. Au cours de notre création, on a réalisé que les enjeux touchant aux perceptions des cultures asiatiques dans les sociétés occidentales peuvent paraître moins urgents, mais il y a pourtant, là aussi, beaucoup matière à réflexion et à discussion », affirme Andrew Tay.

Pour l’artiste actuellement commissaire au Centre de création O’Vertigo (CCOV), le fait de toucher à la question de l’identité culturelle revient à s’aventurer sur un terrain inconnu et hasardeux. Originaire d’Ontario et de descendance philippine, pour lui comme pour Stephen Thompson (un Albertain d’origine chinoise), la culture dont il a hérité reste lointaine de sa réalité canadienne. « À vrai dire, le thème de l’identité culturelle nous effrayait tous les deux. C’est toujours une matière très délicate à aborder. Ça demande un angle d’approche vraiment rigoureux », affirme-t-il, pesant ses mots lorsqu’il est question de parler de métissage.

Au cours de notre création, on a réalisé que les enjeux touchant aux perceptions des cultures asiatiques dans les sociétés occidentales peuvent paraître moins urgents, mais il y a pourtant, là aussi, beaucoup matière à réflexion et à discussion

N’étant ni l’un ni l’autre à 100 % asiatique, très vite ils se sont frottés à la question de la légitimité quant au fait de jouer avec les stéréotypes rattachés à leur héritage culturel. En effet, le danger d’une telle démarche est souvent de perpétuer, malgré de bonnes intentions, des lieux communs sans parvenir à véritablement détourner les stéréotypes. Par goût du risque et du dépassement, les deux créateurs ont décidé de se mesurer à leurs propres inconforts tout en impliquant dans leur performance des danseurs et performeurs d’expérience tels que Dana Michel, Simon Portigal, Hanako Hoshimi-Caines et Ellen Furey.

Objets de fantasmes

Soulevant des enjeux liés à la diversité, Make Banana Cry veut à la fois remettre en question les fantasmes projetés de manière récurrente sur les personnes asiatiques, mais suppose plus largement une réflexion sur le futur des identités racisées dans les sociétés occidentales. Pour ce faire, les deux artistes puisent dans la culture populaire où l’imaginaire colonial a encore la peau dure. Nombreux sont les exemples qu’Andrew Tay peut citer pour abonder dans ce sens. En premier lieu, la fétichisation sexuelle des femmes asiatiques, ainsi que l’appropriation, voire la dénaturation de certains symboles du monde asiatique.

Les deux créateurs attirent l’attention sur les méprises et les glissements du sens à travers l’appropriation de certains symboles et codes culturels par la culture dominante. « Prenons le symbole du svastika », dit-il en montrant le motif sur des chutes de papiers utilisés dans la performance. « C’est assez extrême comme exemple, mais on a toujours tendance à ignorer le fait que ce symbole soit utilisé depuis des milliers d’années dans l’art asiatique pour représenter la paix et l’espoir. »

Pour intégrer de manière abstraite ces glissements du sens à leur scénographie, les performeurs se sont tournés vers l’artiste visuel Dominique Pétrin, qui a conçu une série d’objets malléables qui peuvent facilement se transformer au fil de la performance. À l’aide de costumes et d’objets qui se substituent les uns aux autres, accompagnant la répétition de mêmes gestes et actions, l’objectif est d’amener les spectateurs à réfléchir sur la façon dont les fantasmes culturels et identitaires se forgent, et sur la façon dont les désirs se projettent sur l’Autre. « Au départ, le jeu sur les stéréotypes peut être drôle et léger, mais peu à peu, il se fait plus lourd et parfois pas toujours plaisant », ajoute-t-il.

Une mixité d’approches

Make Banana Cry a été conçue de manière à laisser une large place à l’imprévu. L’approche du mouvement qu’Andrew Tay et Stephen Thompson préconisent est assez performative. Elle exige des danseurs un grand travail d’écoute de ce qui advient dans l’espace à l’instant même de la représentation. La position du spectateur et leur relation aux danseurs sont aussi repensées, alors que l’espace de représentation s’étend au-delà de la salle à l’italienne du MAI.

« Bien sûr, beaucoup perçoivent notre travail plutôt comme de la performance que de la danse. Pourtant, il y a un engagement physique très exigeant, explique Andrew Tay. Chacun de nous a des formations et des approches du mouvement très différentes. À cela s’ajoute la variété de nos histoires et de nos identités qu’on porte dans nos corps. » Des éléments essentiels, ici pris en compte, alors que les deux artistes remettent en question les hiérarchies entre chorégraphes et interprètes. Ainsi, ils se voient plutôt comme des « idéateurs », amenant à leurs collaborateurs un cadre dans lequel chacun est libre de s’exprimer, plutôt que de leur demander de répondre à des consignes strictes fixées d’avance. Une façon d’ouvrir le champ des possibles aux performeurs dans leur interaction avec le public durant le temps et l’espace de la performance.

Make Banana Cry

Création d’Andrew Tay et Stephen Thompson. En collaboration avec Ellen Furey, Hanako Hoshimi-Caines, Dana Michel, Simon Portigal, Coman Poon, Jean Jauvin, Dominique Pétrin et Samuel Thériault. Du 6 au 8 avril au Montréal, arts interculturels.