Les séismes intimes de Daina Ashbee

D’abord présentée lors de la dernière édition de l’OFFTA, la chorégraphie «When the Ice Melts, Will We Drink the Water?» interpelle le spectateur quant aux changements climatiques et parle des femmes et de leur relation au corps.
Photo: Jean-François Boisvenue D’abord présentée lors de la dernière édition de l’OFFTA, la chorégraphie «When the Ice Melts, Will We Drink the Water?» interpelle le spectateur quant aux changements climatiques et parle des femmes et de leur relation au corps.

L’année 2016 aura été l’année de la consécration pour Daina Ashbee. Doublement récompensée aux Prix de la danse de Montréal l’automne dernier, à 27 ans, la jeune chorégraphe voit désormais sa carrière décoller. Alors que celle-ci s’apprête à repartir en tournée en Europe avec ses trois premières pièces, L’Agora de la danse donne l’occasion de (re)découvrir When the Ice Melts, Will We Drink the Water ?, pièce primée présentée à Montréal lors de la dernière édition de l’OFFTA.

Si, par son titre, When the Ice Melts interpelle le spectateur quant aux changements climatiques, l’oeuvre s’inscrit surtout dans la foulée de recherches que Daina Ashbee mène depuis sa première création sur les femmes et leur relation à leur corps. Dans Unrelated (2012), la chorégraphe abordait la violence présente dans son propre corps et la tendance à l’autodestruction tout en dépeignant la vulnérabilité et la cruauté auxquelles les femmes autochtones font largement face. Toujours personnelles et teintées de son expérience de jeune femme d’origine crie et métisse, ses créations troublantes ne manquent pas de faire leur marque dans les esprits.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Daina Ashbee puise dans ses origines cries et métisses pour créer.

Dans ses trois premières pièces, l’artiste aborde des thèmes engagés à travers une danse minimaliste, des mouvements intériorisés, parfois brutaux, perçant vivement le silence : « Mon travail est toujours très abstrait. J’aime utiliser des images qui soutiennent l’ensemble de la création. Je joue beaucoup avec les sons pour déclencher des sensations, des sentiments. Au lieu d’avoir une histoire, avec un début et une fin, j’aime aller vers l’essence d’une idée et faire en sorte qu’elle puisse parler au plus grand nombre possible. »

Alors que la chorégraphe travaillait avec Paige Culley sur le solo Pour, abordant la douleur relative aux cycles menstruels, When the Ice Melts s’est développée en parallèle avec l’interprète Esther Gaudette. « On a commencé à travailler sur de petits mouvements ancrés dans le bassin, puis on a créé plusieurs variations en lien avec la recherche menée sur Pour. On s’est finalement concentrées aussi sur l’idée d’endurance de la douleur, mais pour aller dans une autre direction », affirme Daina Ashbee, voyant dans ce premier cycle de création des liens forts entre ses premières oeuvres.

Corps et environnement

Dans cette pièce, l’artiste originaire de Nanaimo en Colombie-Britannique investit ses préoccupations quant aux changements climatiques et sur la manière dont ceux-ci affectent durement les communautés autochtones. Voit-elle une corrélation entre les violences faites à la nature et celles faites aux femmes ? « Je crois effectivement que tout est interrelié, et que la façon dont on traite la Terre est liée à la façon dont on traite les femmes, répond-elle. C’est une vision assez personnelle, mais j’ai remarqué que quand on commence à ne pas prendre soin de soi-même, cela affecte la façon dont on traite les autres, les étrangers et ses proches, mais aussi les animaux et l’espace autour de soi. »

Au cours de la performance, un certain malaise s’inscrit au creux de la chair d’Esther Gaudette qui s’offre au regard des spectateurs, évoquant une mère Nature en état de crise, brusquée par les méfaits commis par l’humain. « J’explore la destruction de la Terre à travers le corps de cette femme et de ce qu’elle endure. Même si je ne peux forcer personne à voir dans ce spectacle la glace qui fond, avec ce titre, j’amène une image qui va soutenir l’ensemble de la performance », explique-t-elle.

Elle mise sur les mouvements de répétition, d’accumulation et les variations dans la respiration pour créer une intensité à la fois intime et saisissante. Pour accentuer l’effet électrochoc, elle a d’ailleurs choisi d’installer les spectateurs en vis-à-vis sur les côtés du socle soutenant la performeuse. « J’aime beaucoup l’idée qu’on puisse observer les personnes derrière Esther et qu’on se sente observé en même temps par les autres. À la fin du spectacle, je veux que les spectateurs puissent sortir en réfléchissant à leurs propres relations à la Terre et au corps féminin », affirme-t-elle.

Le fait de recevoir la reconnaissance de ses pairs aux Prix de la danse aura grandement motivé la jeune créatrice. « J’ai été très émue de sentir et de recevoir tout cet encouragement », confie celle qui aujourd’hui multiplie les projets et vient d’être nommée artiste associée à l’Agora pour trois ans. « Depuis le début de ma carrière, ça n’a jamais été facile. J’ai dû sacrifier beaucoup pour créer et me concentrer à 100 % sur mes pièces. Cette reconnaissance m’a vraiment poussée à continuer. » Car le métier de chorégraphe ne venant pas sans son lot de tâches administratives énergivores, il n’est pas toujours simple de nourrir sa créativité.

Explorant souvent la résilience des figures féminines sur la scène, c’est un caractère que cultive elle-même Daina Ashbee dans sa vie d’artiste, où souvent la frontière entre les sphères personnelle et professionnelle est très perméable.

When The Ice Melts, Will We Drink the Water?

De Daina Ashbee. Avec Esther Gaudette. Présentée par l’Agora de la danse. À l’espace danse Wilder, du 29 mars au 1er avril.