Hors des Ballets jazz de Montréal, cinq ans sans Cohen pour les danseurs

Margie Gillis, l’une des artistes qui devra faire son deuil de sa relation avec Leonard Cohen.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Margie Gillis, l’une des artistes qui devra faire son deuil de sa relation avec Leonard Cohen.

C’est pour les Ballets jazz de Montréal (BJM) une excellente nouvelle, dévoilée mardi dernier. Une entente, négociée de longue haleine depuis 2015, qui accorde à la compagnie les droits exclusifs en danse et en cirque de l’utilisation des chansons de Cohen, de son image, de son nom, de sa personnalité, de ses oeuvres visuelles et littéraires pour les cinq prochaines années. Le hic ? Cette exclusivité pourrait empêcher les chorégraphies Blue de Margie Gillis, Dance Me To The End Of Love de Guillaume Côté, Je suis un autre de Catherine Gaudet et Children de Louise Lecavalier de vivre leur pleine longévité. Cohen doit-il être l’homme d’une seule danse ?

« C’est si problématique, les exclusivités ! a pointé, de sa voix à la fois calme et émue, l’étoile de la danse Margie Gillis. C’est comme si une seule compagnie de danse pouvait utiliser du Bach ! Mais c’est ainsi que va le monde ces jours-ci. »

L’entente des BJM permettra à la compagnie de monter, de vendre et de tourner Dance Me aux quatre coins de la planète, un spectacle où Annabelle Lopez Ochoa, Andonis Foniadakis et Ihsan Rustem signeront les pas, sur la musique de Cohen. Depuis l’annonce, le téléphone dérougit peu, disait Ginette Gaulin, directrice générale des BJM, et Dance Me devrait permettre à la troupe de tourner pour les quatre prochaines années, propulsée de plus par l’élan imprévu du besoin de commémoration né du décès, en novembre dernier, du très aimé poète.

L’utilisation du solo Blue, de la grande Margie Gillis, dansé sur Famous Blue Raincoat, qui devait être de son prochain Projet Héritage, en mars, est ainsi devenue impossible, a indiqué Mme Gillis.

L’ironie ? Leonard Cohen était membre d’honneur de ce Projet Héritage, qui, en plus d’un spectacle, est un acte de passation, où la grande dame transmet à plusieurs danseurs plus jeunes certains de ses solos. Un geste de mémoire, de patrimoine, de pédagogie autant que de danse et de poésie.

Il est regrettable que ce bon coup pour eux puisse mettre en jeu certaines activités d’autres compagnies

 

« J’ai dansé avec la musique pendant des années et des années, expliquait Mme Gillis, c’est triste que Suzie [la danseuse qui reprend Blue] ne puisse pas le faire aussi, mais ça arrive ! Je vais être là, le coeur plein de gratitude, le soir de la première de Dance Me et des BJM. Mais oui, c’est dur pour nous. Et si on pense que Leonard n’a pas été capable de recevoir les droits pour son propre travail, ça ne semble pas si grave que je ne puisse pas continuer mon travail avec Blue », philosophait la chorégraphe, en versant toutefois une larme au téléphone. « Nous allons toujours trouver des manières d’être créatifs, de traverser les murs ; nous allons toujours trouver des crack in everything », concluait l’artiste, en citant M. Cohen.

Plus-value

« On a fait de longues démarches pour obtenir les droits, a résumé Ginette Gaulin, directrice des BJM, en allant voir les ayants droits à Los Angeles, à New York, pour la simple raison que nos agents et les présentateurs à travers le monde demandaient une exclusivité Cohen, et c’est extraordinaire de l’avoir obtenue ! »

Le prix payé par ces présentateurs, indique Mme Gaulin, est à la hauteur de la valeur de l’exclusivité, cher payée. « J’ai trois licences : une pour Old Ideas, la compagnie de M. Cohen, une pour Sony Publishing à New York pour les droits d’édition, et avec Sony Music Entertainment Canada pour les bandes maîtresses, parce qu’on utilise les bandes de M. Cohen. C’est une redevance qui est directement prise, comme pour les droits musicaux, sur chaque spectacle qu’on vend », a-t-elle précisé, refusant de la chiffrer.

Pour danser sur du Cohen, explique Étienne Lavigne, gérant du danseur et chorégraphe Guillaume Côté, il suffisait auparavant de prendre des ententes à la pièce, en demandant la permission légale, souvent facilement obtenue, pour le nombre de représentations à venir. Et de recommencer plus tard si d’autres occasions émergeaient. Pour les cinq prochaines années, les ayants droits renverront ces demandes aux BJM et à leurs nouveaux investisseurs, qui pourront décider s’ils accordent ou non une permission.

De la concurrence en danse ?

L’idée n’est pas d’empêcher les autres de faire du Cohen, précise à plusieurs reprises la directrice des BJM. « Le problème, c’est que ce spectacle coûte très cher. C’est majeur. On n’avait pas le choix, pour réussir à aller chercher des gens qui allaient nous financer, d’avoir du rendement. On est dans un modèle d’affaires totalement différent. Et ces gens-là avaient besoin d’être réconfortés sur leur rendement. On est prêt à regarder les situations cas par cas, en analysant nos obligations et celles de nos diffuseurs. Si Guillaume Côté veut faire sa chorégraphie dans deux ans sur le marché canadien où on est déjà passé, il n’y aura aucun problème. Ce n’est pas une situation facile, mais elle est gérable. »

Les Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM) ont prévu une Soirée des étoiles en juin 2018, où un hommage sera rendu par ses chansons, présentées comme de simples morceaux musicaux entre les scènes de danse où des étoiles internationales montreront leur virtuosité auprès de danseurs des GBCM. Cette manière de faire, selon Sheila Skaiem, responsable des relations publiques, n’entre pas dans le domaine de l’exclusivité des BJM.

« Moi, j’ai seulement trois shows qui peuvent tourner, explique la chorégraphe Catherine Gaudet, qui utilise Take This Waltz en finale de Je suis un autre, donc ça risque de me mettre dans la merde. Et d’affaiblir une situation déjà précaire. »

Children, créé par Nigel Charnock pour Louise Lecavalier, ne tourne plus depuis déjà quelque temps, selon la directrice de Fou Glorieux, Anne Viau, et l’exclusivité ne devrait donc pas avoir là d’impact.

« On doit se réjouir du dynamisme des BJM, et de les voir réussir à trouver une façon de devenir ultra-compétitif à l’international, a analysé la directrice du Regroupement québécois de la danse (RQD), Fabienne Cabado. Mais dans l’écologie de la danse québécoise, les BJM sont une heureuse exception. Il reste regrettable que ce bon coup pour eux puisse mettre en jeu certaines activités d’autres compagnies, plus fragiles économiquement. »

Le Devoir n’a pas réussi à rejoindre les ayants droit de Leonard Cohen jeudi.

Dance Me sera présenté par Danse Danse en décembre prochain, dans le cadre du 375e de Montréal.

Le Projet Héritage de Margie Gillis sera à Place des Arts en mars prochain.

2 commentaires
  • Isabelle Crépeau - Inscrit 24 février 2017 09 h 24

    Brimer le spectateur

    Je crois qu'en bout de ligne c'est le spectateur qui est brimé. J'aimerais voir la choréographie de Margie et les interprétations de d'autres damseurs mais je ne peux plus. Je ne peux que celle des BJM, certainement fort bien, mais c'est comme avoir des oeillères. Comme si un seul orchestre pouvait jouer Mozart.
    Où sont les droits acquis?

  • Anne Sirois - Abonnée 24 février 2017 23 h 50

    C'est triste...

    De lire sur la danse et de voir le concept de rendement prendre toute la place. Où est l'art dans tout ça? Tout devient bizness, et les créateurs qui n'ont pas été assez d'"affaire" se font damer le pion