«Suie»: Dave St-Pierre face au bûcher

Il faut être doté d’une grande ouverture d’esprit devant cette production, en répétition sur notre photo.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Il faut être doté d’une grande ouverture d’esprit devant cette production, en répétition sur notre photo.

Un léger parfum de scandale s’est répandu mercredi soir lors de la première de Suie, pièce signant le retour de Dave St-Pierre sur les scènes québécoises. L’artiste pouvait-il éviter d’être brûlé vif sur la place publique ? Après tout, n’est-ce pas exactement ce qu’il cherchait, faire de sa pièce quelque chose de mémorable, pour le meilleur ou pour le pire ?

Dans cette nouvelle création lancée avec Anne Le Beau, celui qui est passé maître dans l’art de la provocation n’hésite pas à mordre la main qui le nourrit, soulignant au passage à quel point tous — diffuseurs, spectateurs, critiques — ont « la main pognée dans la machine distributrice ». Ce qui ne manquera pas de faire rugir ses censeurs, comme de faire rougir ses encenseurs.

Avec sa néo-Jeanne d’Arc sous Prozac et dépucelée, le chorégraphe profite de sa notoriété pour « varger » dans cette machine que Guy Debord dénonçait déjà dans La société du spectacle. Mais réussit-il vraiment à tirer son épingle du jeu ?

Ils auront été plus d’une dizaine de spectateurs à quitter la salle au soir de la première. Pourtant, avant même l’entrée en salle, ils avaient été prévenus : Dave St-Pierre fera violence à Dave St-Pierre, essaiera ouvertement de faire du Castellucci et finira par« fucker le chien ». C’est ce qu’avait écrit l’artiste dans une missive incisive pleine de sarcasmes remise d’entrée de jeu.

Dès l’entrée en salle, il était perceptible que quelque chose de fort inhabituel se préparait dans la salle intimiste de la Place des Arts. Les coulisses étaient mises à nu, encadrant une installation posée sur un plan incliné sur lequel on reconnaissait des éléments d’une salle d’attente d’hôpital avec une distributrice à soda dans un coin. Prête à se mettre en scène, l’équipe de St-Pierre était déjà présente : un enfant, un chien, sa Jeanne d’Arc — Anne Le Beau, interprète d’expérience dans la cinquantaine —, un acteur connu, Hubert Proulx, un autre interprète d’expérience, Bernard Martin, ses assistants et ses concepteurs scéniques.

Tous ou presque resteront présents tout du long, engagés dans la performance en train de se faire, y compris le chien, jappant au moindre mouvement des danseurs. Un beau chaos dans lequel interviendra le chorégraphe de temps à autre pour passer la serpillière sur le sol ou se faire ensevelir sous la terre.

La proposition passe difficilement à la Cinquième Salle, alors que sont remises au goût du jour des configurations déjà vues ailleurs à d’autres époques en théâtre. Dave St-Pierre sait très bien qu’il ne réinvente pas la roue, mais il arrive à en enrager certains, à en ennuyer d’autres, à ravir une poignée d’initiés, cela tout en laissant la plupart perplexes.

Et l’essentiel dans tout ça ?

Après une partie de ping-pong improvisée, deux infirmiers munis d’un sceau déshabillent une femme apathique déguisée en princesse pour lui faire sa toilette. Nue comme un ver, Jeanne d’Arc ou Jeanne la Folle, trempée et enduite de fluide aseptisant, s’acharne sauvagement sur une corde pour se hisser jusqu’au sommet du plan incliné. Attrapant deux bidons d’essence remplis d’eau, elle fait mine de s’immoler avant de s’étendre sur un pan de la scène et de se faire avaler par les projections d’Alex Huot.

Tout ça, sous les yeux d’un petit garçon de sept ou huit ans vêtu d’une armure, accompagnant son père sur scène. Attaché en figure christique, l’acteur Hubert Proulx lance des obscénités à l’héroïne alors qu’on protège les oreilles innocentes de l’enfant. La présence de l’enfant sur scène, mis ici devant l’obscénité et la nudité par endroits suggestives, suffit à dépasser le politiquement correct ; mais dans quel but ?

Était-ce allé trop loin ? Bernard Martin en robe rouge roule ensuite lentement jusqu’à la machine à soda, pousse des soupirs hébétés, se coince la main dans le distributeur, s’y accroche, multiplie les positions suggestives pour s’en dégager, répétant incessamment : « J’ai la main pognée dans la machine distributrice. »

Dans la terre, dans la gouache, dans l’eau, les tableaux se succèdent. Le trio s’enlise, s’enduit, se rince. De manière crue, on passe de l’immobilité à l’énergie brute des impacts sur le sol, du silence à des sons stridents, alors que peu à peu l’installation est détapissée et se fait dévorer par des projections de symboles animés.

Semer le chaos

L’attention est inévitablement déviée par l’effet déstabilisant de la pièce sur son public. Dans l’amphithéâtre en pleine lumière, un second spectacle se joue tandis qu’on saisit furtivement toute une palette d’expressions faciales dans la petite foule : des malaises palpables jusqu’aux éclats de rire. À l’image de l’héroïne dont il est venu voir les mésaventures, le public est lunatique.

Avait-on besoin de connaître les moindres intentions de St-Pierre d’entrée de jeu ? Il est difficile d’être attentif à ce que Suie a à nous dire quand ses effets sont déjà aussi anticipés. En nous jetant son oeuvre en pâture, St-Pierre assume que celle-ci ne lui appartient plus. Elle devient alors cette chose indépendante qui se tient entre ses acteurs et les spectateurs initiés à son art ou non.

Il faudra être doté d’une grande ouverture d’esprit pour appréhender cette production. On pourra bien tirer sur l’artiste, lui reprocher d’avoir prémédité son petit scandale en nous présentant un objet très chaotique, très opaque, mais on s’interdira de dire que la pièce est pour autant vide de sens. Elle a en effet le mérite de remuer les cerveaux, d’ouvrir un dialogue sur ce que devrait être l’art, de placer le spectateur devant son propre inconfort, cela tout en l’invitant à développer un nouveau regard sur ses attentes en matière de spectacle.

Suie

De Dave St-Pierre. Avec Anne Le Beau, Bernard Martin, Hubert Proulx. À la Cinquième Salle de la Place des Arts jusqu’au 11 février.