La phénoménale bacchanale de la Batsheva

«Last Work»
Photo: Gadi Dagon «Last Work»

Dans le documentaire que lui consacre Tomer Heymann, Ohad Naharin décrit son approche du mouvement comme une façon de reconnecter avec l’animal que nous sommes tous à l’origine. Véritable phénomène qui s’enseigne à travers le monde, le Gaga pourrait bien devenir aussi populaire que le yoga. Cette méthode se destine à tout être doué de mouvement, mais les dix premières minutes de Last Work suffisent à comprendre à quel degré les interprètes de la Batsheva ont pu pousser le potentiel de cette technique qui les transforme en un claquement de doigts en véritables animaux dédomestiqués.

L’oeuvre de Naharin s’ouvre sur la course statique d’une femme vêtue d’une longue robe bleue, figure qui fuit un territoire hostile ou court peut-être vers un horizon inconnu. Elle restera présente au fil de trois tableaux qui s’enchaînent sur plus d’une heure, au second plan. Les impacts de sa course à cadence constante viennent tapisser la trame sonore de la pièce.

Ce territoire sera bientôt habité par toute une faune d’organismes vertébrés. Les danseurs apparaissent un à un sur scène, explorant toute l’étendue de leurs kinesphères. Dans une grande lenteur, la gestuelle se déplie peu à peu. Chaque grain de peau se dépose subtilement au sol. En équilibre sur une jambe, la distorsion du mouvement est accentuée par l’effet de ralenti. Par soubresauts, tout en acrobatie et désarticulations, les danseurs excellent dans l’art de changer de dynamique. L’animalité s’inscrit de façon très naturelle et avec souplesse dans les formes qu’ils adoptent. Certains en ondulation, d’autres sur des pointes de ballet hyperactives, ils traversent latéralement l’avant-scène. À quatre pattes, ils deviennent félins, reptiles et amphibiens. Lorsqu’ils se redressent pour former un agrégat, ce sont d’étranges oiseaux échassiers avançant vers nous dans une marche impériale synchrone. En solo, duo et à l’unisson, la magie du Gaga opère.

Un univers où se mêlent grâce et érotisme

Les corps inertes au sol se hissent peu à peu sur leur genou, se soumettant à une autorité invisible dans une semi-prière. Reprenant soudainement forme humaine, ils s’alignent dos au public et se dévêtissent pour enfiler de nouveaux costumes. Les images fortes se succèdent à travers les tableaux : les prêtres aux longues robes noires finissant par flirter avec des bacchantes, d’étranges personnages sans visage comme tirés tout droit d’un rêve à demi éveillé, un homme qui masturbe son fusil, un drapeau blanc voltigeant entre les mains d’un bourreau.

Une tension est bâtie progressivement tout au long de la pièce. Certains tableaux semblent néanmoins parfois inutilement étirés, et l’accumulation des figures oniriques interdit quelque peu l’émotion d’émerger. Cependant, lorsqu’on arrive au point culminant et que tout implose, le sentiment n’en est que plus libérateur. Ce moment où le sacré et l’érotisme se côtoient dans une bacchanale au rythme techno est tout bonnement brillant. L’image finale, pourtant magnifique, clôt de manière trop abrupte la pièce. Une plongée en profondeur dans ce dernier tableau aurait-elle pu nous emporter plus loin, jusque dans l’émotion ?

Last Work

Chorégraphie d’Ohad Naharin interprétée par les 18 danseurs de la Batsheva Dance Company. Au théâtre Maisonneuve jusqu’au 21 janvier.