La saison québécoise d’Ohad Naharin

La plus récente création d’Ohad Naharin, que les critiques ont déjà qualifiée de première pièce politique du chorégraphe israélien, est intitulée «Last Work».
Photo: Gadi Dagon La plus récente création d’Ohad Naharin, que les critiques ont déjà qualifiée de première pièce politique du chorégraphe israélien, est intitulée «Last Work».

Habitué à habiter les scènes du monde, le créateur sexagénaire Ohad Naharin est désormais un habitué du Québec. Et on verra beaucoup l’homme et son travail cette saison. Dans le bio-documentaire Mr. Gaga. Sur les pas d’Ohad Naharin, sur grands écrans dès le 20 janvier ; aux Grands Ballets canadiens de Montréal où Minus One, rapaillage jubilatoire de sept de ses pièces, créé en 2004 pour la compagnie, sera repris fin mars. Et par sa plus récente création, que les critiques d’ailleurs ont déjà qualifiée de première pièce politique du chorégraphe israélien, ironiquement titrée Last Work. Discussion avec un créateur à la voix posée, au débit calme, lent, qui semble sortir d’une autre temporalité.

Qu’est-ce qui a fait germer Last Work ?

J’ai une si mauvaise mémoire, je ne m’en souviens pas du tout… Une nouvelle création naît de la combinaison de diverses choses ; le travail se fait en quelque sorte de lui-même, en moi, durant un très long temps, et se superpose à plusieurs reprises sur les autres oeuvres que je compose entre-temps. Il m’est difficile de nommer ce point de bascule où « je commence » quelque chose ; j’ai plutôt une impression de continuation. Mais la première rencontre avec les danseurs est toujours une escale importante, et un moment mémorable. Pour Last Work, je leur ai parlé, comme pour toutes mes pièces, de ces codes et ces règles auxquelles on doit obéir afin de se retrouver à tous jouer le même jeu. J’ai créé trois images : des bébés, des ballerines et des bourreaux. Chaque danseur a eu le choix, entre ces images, de ce qu’il voulait incarner — peut-être les trois — pour créer non pas des personnages, mais des états d’esprit. Leur tâche et mon travail ont été ensuite de sublimer ces images dans une forme claire.

Voyez-vous votre processus de création comme étant en continu ?

Je ne pense pas à mes créations comme à des « stations », des points de marque ou des moments de découverte. Alors la question n’est pas de commencer, mais plutôt de garder chaque moment frais, vivant. De tisser et d’entretenir avec les danseurs un filet de sécurité qui nous rappelle à tous qu’on est dans un laboratoire, un lieu d’essais. Les performances, les spectacles ne sont pratiquement qu’un sous-produit — nous n’avons pas besoin d’un public pour danser ; et la danse n’est jamais à propos du public, mais plutôt à propos de cet univers que nous tentons de créer, de l’atmosphère que nous tentons d’atteindre, et de cette idée que nous espérons tous aller au lit chaque soir sachant que nous avons découvert quelque chose de nouveau. Si nous pouvons toucher à ça, sur une base presque quotidienne, nul besoin de « commencer » ; il suffit alors d’écouter en soi tout ce qui s’y passe déjà, de refléter ce que nous faisons et continuons à faire.

Vous avez aussi développé la technique Gaga, une boîte à outils pour l’improvisation en danse, accessible à tous et à tous les corps. Croyez-vous, par ce que vous venez de dire, que la danse puisse être un réel outil de changement ?

L’acte de danser, je crois, oui. Davantage que celui de regarder un spectacle. Je pense que si tout le monde dansait, le monde serait meilleur. Danser, c’est gérer un flot d’énergie et d’images ; et gérer un flot d’énergie, c’est se permettre de « sortir les vidanges ». Danser permet de sublimer nos agressions et agressivités ; on peut connecter avec le plaisir et la légèreté d’être, et d’être ensemble ; ça permet d’apprendre sur soi — je parle ici de danser sans miroir, bien sûr. Nous n’avons pas de miroir dans nos studios. Je parle d’une danse d’où on observe et regarde le monde, et non pas d’une danse où on se regarde soi-même. Et pas besoin d’être un danseur pour danser. Je parle de cet acte d’écoute du corps, de ses blocages et libertés, de cette manière de trouver une façon personnelle d’être groovy, en dehors de toute musique. Faire des spectacles, c’est tout autre chose. On parle alors de chorégraphie, d’utilisation de l’espace, de scénographie ; de début, de milieu et de fin. C’est une tout autre chose. C’est un acte de composition. Pas un acte de danse. C’est complètement différent.

Last Work

Une chorégraphie d’Ohad Naharin pour 18 danseurs, à la Rotonde de Québec le 17 janvier et à Danse Danse à Montréal du 19 au 21 janvier.