Donner vie aux patrimoines dansés

Isabelle Poirier dans une reprise de «Cartes postales» de Chimère
Photo: Svelta Atanasova, 2015.tiff Isabelle Poirier dans une reprise de «Cartes postales» de Chimère

Alors qu’en France se développe à grande vitesse le portail numéridanse.tv, où en sont les initiatives numériques consacrées à la danse au Québec ? Amorcé sur le tard, le virage numérique dans le domaine s’avère crucial pour préserver les patrimoines de la danse, en assurer la visibilité et espérer relever les défis du développement des publics.

Depuis près de deux ans, la Fondation Jean-Pierre Perreault (FJPP), pionnière en matière de préservation, de valorisation et de transmission, travaille à développer Espaces chorégraphiques 2 (EC2), plateforme lancée en septembre dernier. Installée dans les anciens bureaux de l’Agora de la danse rue Cherrier, Lise Gagnon, directrice de la fondation tenant les rênes du projet, a reçu Le Devoir pour un exposé enthousiaste et détaillé de ce portail flambant neuf et des boîtes chorégraphiques qui y sont consignées.

En péril après la mort du grand chorégraphe Jean-Pierre Perreault, la Fondation, sauvée in extremis, a su se renouveler à travers une réorientation de son mandat. « C’était le premier organisme qui se consacrait à documenter et à transmettre le patrimoine chorégraphique et visuel d’un danseur. La plateforme numérique a permis de concrétiser son changement de mission », affirme Lise Gagnon. À la suite du legs du fonds Perrault à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), la Fondation ouvre ses initiatives de préservation aux oeuvres de répertoire ayant marqué le paysage de la danse contemporaine québécoise.

Ainsi, une première boîte chorégraphique de Bras de plomb de Paul-André Fortier voit le jour avec l’aide de la répétitrice Ginelle Chagnon. « Jusqu’à présent, on a documenté de façon très exhaustive les oeuvres importantes qui ont fait l’objet de reprises », explique Lise Gagnon en dépliant les carnets papier de Cartes postales de Chimère de Louise Bédard et Duos pour corps et instruments de Danièle Desnoyers. Ainsi, trois boîtes — incluant notations minutieuses, plans d’éclairage, photos des costumes et schémas chorégraphiques des créations — ont été numérisées et sont en grande partie accessibles sur la plateforme. Cette collection de boîtes chorégraphiques continue de grandir et comptera bientôt deux nouveaux carnets de Lucie Grégoire et Pierre-Paul Savoie.

De grandes ambitions

Le but à plus long terme est de réunir de plus en plus d’acteurs du milieu de la danse s’intéressant aux patrimoines, mais aussi à la transmission. « Il s’agit de s’ouvrir pour garder vivantes les mémoires de la danse, mais aussi de créer un espace de réflexion », affirme Lise Gagnon. Plutôt que de reposer dans un fonds à BAnQ, le travail de documentation autour des créations est rendu facilement accessible aux plus curieux. EC2 propose aussi des documents de recherche, des actes de colloques et des ouvrages de référence, précieuse documentation destinée aux spécialistes de la discipline. Au printemps, la Fondation entend promouvoir le contenu de sa plateforme auprès des départements et des compagnies de danse.

« On donne de l’importance à la création, à la formation et à la diffusion, mais la valorisation et la transmission sont des choses relativement nouvelles dans la chaîne de la danse. C’est un volet qui vient juste d’être reconnu. Comme le plan directeur de la danse professionnelle 2011-2021 l’a confirmé, c’est un enjeu aussi important que les autres », reprend-elle.

Et comment mettre ces outils à portée d’un public non initié ? Elle admet que c’est un grand défi de faire connaître les patrimoines de la danse contemporaine, car la discipline reste assez peu connue. Sur ce point, la plateforme permet plutôt de garder les traces des initiatives allant dans le sens du développement des publics. Soit, principalement, les expositions (telle que Corps rebelles à Québec) et les ateliers pour non-danseurs et amateurs Danser Joe dans la ville, menés dans différentes maisons de la culture — ces derniers pourraient bien faire l’objet d’un documentaire afin de « toucher une population qu’on ne touche pas habituellement ».

Patrimoine au pluriel et vision subjective

Afin de diversifier ses champs d’action, la FJPP mise sur l’arrivée de nouveaux membres issus de disciplines différentes au sein du conseil d’administration. Des spécialistes de l’éducation, de la création, de l’archivistique et des technologies viennent d’entrer au comité artistique et scientifique. « Ça va faire en sorte d’être plus juste, de ne pas avoir une seule chapelle, d’avoir un oeil sur toutes les facettes du milieu de la danse pour donner accès au patrimoine au pluriel », ajoute-t-elle.

Autre acteur en la matière, la bibliothèque Vincent Warren vient de lancer une collection numérique rassemblant de courtes vidéos et des documents d’archives (affiches, programmes) liés au répertoire contemporain. Lise Gagnon considère cette démarche comme complémentaire, et non comme concurrentielle. « C’est extraordinaire que d’autres initiatives existent et qu’il y ait de plus en plus de fonds en danse à BAnQ. Notre démarche est cependant différente, on assume une vision subjective dans la transmission. Ce ne sont pas juste des archives brutes; on fournit aussi des commentaires mettant en valeur leurs aspects personnels », conclut-elle.


De quels soutiens bénéficie EC2?

Pour l’année 2015-2016, la FJPP a bénéficié d’une subvention de 68 000 $ du Conseil des arts et des lettres du Québec pour la numérisation des cinq boîtes chorégraphiques sur la plateforme Web (dans le cadre du programme « Mesure d’aide à la numérisation de contenus artistiques et littéraires »). Entre 2011 et 2014, c’est un total de 50 000 $ qu’a investi le CALQ pour aider au développement du portail numérique EC2. Le Conseil des arts du Canada n'est pas directement impliqué dans ce projet, mais soutient la FJPP pour l'ensemble de ses activités. La FJPP réitère le besoin d’investissements constants et récurrents pour enrichir le contenu d’EC2. « C’est un service aux patrimoines de la danse, ça rend service à tout le monde. Pour être vivante, la plateforme doit être nourrie d’autres contributions. C’est un travail qui doit se faire en collaboration, ainsi nous cherchons à agrandir le réseau de partenaires », affirme la directrice du projet, indiquant que Circuit-Est compte s’ajouter officiellement à la liste des collaborateurs cette année. « La collection numérique des boîtes et la plateforme sont deux projets respectifs. Ce qu’on demande des organismes qui travaillent avec le contenu numérique, c’est que les initiatives fassent partie de notre budget de fonctionnement. Sinon, on doit attendre de nouvelles subventions pour pouvoir agir. »

Comme le mentionnait Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada, dans une entrevue au Devoir, « l’enjeu n’est pas technologique, ni technique […]. Ce serait celui de l’adaptation au numérique, soit une façon de penser, d’interagir, de proposer l’expérience de manière différente. Comparativement à l’Angleterre et aux Pays-Bas, par exemple, on a vraiment un retard ». Véritable réseau entre de nombreuses institutions de la danse à travers la France, la vidéothèque numéridanse.tv rassemble plus de 2500 vidéos, extraits, oeuvres complètes et capsules documentaires. Complétée par la plateforme interactive DataDanse, elle se concentre sur une pluralité de pratiques, des sections destinées aux enseignants et aux spectateurs curieux de se familiariser avec l’histoire de la danse et ses termes techniques. Ayant une visée internationale, une section est d’ailleurs consacrée aux oeuvres produites à travers le Canada, à laquelle la FJPP contribue. Cette dernière compte collaborer avec le portail français pour montrer ce qui se fait sur la plateforme EC2. Les initiatives de la FJPP, quant à elles, doivent faire face à la question très pointue des droits d’auteur. « On ne peut pas mettre d’oeuvres complètes sur notre plateforme comme le fait numéridanse.tv, seulement quelques extraits, car on ne peut pas se permettre de verser des droits d’auteur en ce moment », précise Lise Gagnon.

La France en avance?

Comme le mentionnait Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada, dans une entrevue au Devoir, « l’enjeu n’est pas technologique, ni technique [...]. Ce serait celui de l’adaptation au numérique, soit une façon de penser, d’interagir, de proposer l’expérience de manière différente. Comparativement à l’Angleterre et aux Pays-Bas, par exemple, on a vraiment un retard ». Véritable réseau entre de nombreuses institutions de la danse à travers la France, la vidéothèque numéridanse.tv rassemble plus de 2500 vidéos, extraits, œuvres complètes et capsules documentaires. Complétée par la plateforme interactive DataDanse, elle se concentre sur une pluralité de pratiques, des sections destinées aux enseignants et aux spectateurs curieux de se familiariser avec l’histoire de la danse et ses termes techniques. Ayant une visée internatio- nale, une section est d’ailleurs consacrée aux œuvres produites à travers le Canada, à laquelle la FJPP contribue. Cette dernière compte collaborer avec le portail français pour montrer ce qui se fait sur la plateforme EC2. Les initiatives de la FJPP, quant à elles, doivent faire face à la question très pointue des droits d’auteur. « On ne peut pas mettre d’œuvres complètes sur notre plateforme comme le fait numéridanse.tv, seulement quelques extraits, car on ne peut pas se per- mettre de verser des droits d’auteur en ce moment », précise Lise Gagnon.