«Casse-Noisette», le conte d’une grande première

Mêmes très beaux décors, mêmes aussi beaux costumes signés par le regretté François Barbeau, décédé cette année, on ne change pas une formule qui fait fureur chaque Noël depuis 1964.
Photo: Véronyc Vachon Mêmes très beaux décors, mêmes aussi beaux costumes signés par le regretté François Barbeau, décédé cette année, on ne change pas une formule qui fait fureur chaque Noël depuis 1964.

Les tenues de cocktail étaient chaudement recommandées. Et pour cause, Casse-Noisette est une véritable fête. Le temps d’un après-midi de première, on met un peu la critique en veille pour mieux orienter notre regard sur ce qui se passe dans la salle Wilfrid-Pelletier, car tâter le pouls du côté du public réuni autour de cette grande tradition nord-américaine est une expérience en soi.

Rituel annuel pour certains, c’est l’occasion pour d’autres de découvrir avec leurs petits yeux écarquillés les lignes raffinées et aériennes de la discipline classique et ses somptueux décors. On saluera par ailleurs l’initiative des Grands Ballets canadiens de Montréal avec leur fonds et leur marché Cassette-Noisette qui contribuent chaque année à amener des enfants défavorisés au féerique spectacle du temps des Fêtes.

Dans une courte vidéo diffusée en exergue, Julie Snyder fait d’ailleurs part de son privilège d’avoir pu être exposée étant petite à ce morceau de patrimoine. En ce jour de première, sous les traits de la grand-mère de Clara, la populaire animatrice fraîchement initiée aux codes du ballet connaîtra son moment de gloire sous les applaudissements et les sifflets d’encouragement.

Il est ainsi fascinant de voir tout un microcosme de diversité sociale rassemblé autour d’un même spectacle. Enfants et parents, plus ou moins endimanchés, bravant avec enthousiasme leurs grippes saisonnières, agrémenteront bien malgré eux le chef-d’oeuvre de Tchaïkovski d’un contagieux concerto de toux.

Une formule gagnante

Mêmes très beaux décors, mêmes aussi beaux costumes signés par le regretté François Barbeau décédé cette année, on ne change pas une formule qui fait fureur chaque Noël depuis 1964. Avec ses illustres mélodies carillonneuses, magnifiquement jouées par l’Orchestre des GBMC, Casse-Noisette ferait fondre n’importe qui dont ce serait le baptême.

L’ouverture ravive les souvenirs et la nostalgie des veillées de Noël en famille autour du sapin. Sur scène, la présence des enfants qui gambadent et se lancent dans des rondes à l’unisson en agrippant leurs jouets en bois est irrésistible. Plus tard, on rit et s’attendrit devant les souris et brebis, aspirants Casse-Noisette, Fée Dragée, Prince Orgeat et Reine des Neiges, rôles réservés aux danseurs d’expérience de l’institution montréalaise.

Hormis Clara, pourquoi ne pas donner les rôles principaux aux enfants ? C’est que la version de Fernand Nault donne une place importante à la virtuosité des interprètes qui démontrent le fruit d’un travail de longue haleine à travers leur gestuel d’automate, les parfaits unissons et les portées magiques des pas de deux. Il y a en effet de quoi s’émerveiller devant cette fine technique, tandis que de petits garnements — à l’image du petit Fritz — lâchent d’ingrats soupirs d’ennui dans le public.

Rêves de l’Europe

Les personnages loufoques d’Hoffmann, débarrassés de leur caractère angoissant par Alexandre Dumas, amènent avec leurs pantomimes une substance humoristique très efficace au conte aux vieilles racines européennes. On porte d’ailleurs un regard amusé sur l’imaginaire de pays lointains qui habite le deuxième acte, hérité de la mise en scène du XIXe siècle du maître de ballet Marius Petipa. Interprétées par les danseurs des GBCM dans toute leur diversité — là est l’ironie — se succèdent les danses traditionnelles costumées d’une Espagne aux castagnettes, une acrobatique Chine, une sensuelle Arabie, une folklorique Russie et son dynamique cosaque tourbillonnant entre deux jolies matriochkas. On comprendra qu’il est inutile de crier au stéréotype face à ces visions nécessairement datées. Après tout, nous suivons le fantasme d’un ailleurs destiné à l’origine à la haute société d’une Russie impériale.

Chaque grande institution de ballet des métropoles nord-américaines livre ainsi sa propre vision de l’histoire de Clara et de son soldat prussien. Le succès de ces multiples réappropriations du conte démontre la fascination que continue d’exercer le folklore du vieux continent, particulièrement ravivé en cette période de l’année. D’un fantasme à une autre, celui de la vieille Europe ne vole rien à la magie du populaire Casse-Noisette de Fernand Nault, qui retrouve, sans surprise, un très chaleureux et vibrant accueil ce samedi. Si bien que la foule bigarrée sort de l’événement portée par l’esprit de Noël, continuant de se déployer dans les artères de la Place des Arts et son marché d’inspiration allemande.

Casse-Noisette

Les Grands Ballets canadiens de Montréal. Chorégraphie : Fernand Nault. Musique : Pyotr Ilyich Tchaïkovski interprétée par l’Orchestre des GBCM. À la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts jusqu’au 30 décembre.