Comment passer sa compagnie aux plus jeunes ?

Les chorégraphes Daniel Léveillé et Ginette Laurin
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Les chorégraphes Daniel Léveillé et Ginette Laurin

Les chorégraphes Daniel Léveillé et Ginette Laurin auront travaillé un très court moment ensemble : leur compagnie Léveillé-Laurin, fondée en 1984, sera le germe d’O Vertigo lorsque Léveillé quittera la structure, effrayé par la tâche de gestion qui ne correspondait alors pas à sa personnalité. Trente ans plus tard, par un effet de génération — il a 64 ans, elle en a 62 —, les deux créateurs cherchent à partager leurs compagnies, solidifiées au fil du temps. Au moment où la question du legs et de la passation en danse se pose de manière de plus en plus pressante, jetons un regard sur deux façons différentes de passer le témoin aux plus jeunes.

« Ce n’est plus possible aujourd’hui de conserver ce pouvoir des vieilles compagnies de danse, nomme Ginette Laurin, car il y a maintenant cent fois plus de chorégraphes qu’avant ! » La chorégraphe et directrice artistique d’O Vertigo, qui se retirera fin décembre de la compagnie, tente de transformer son institution en Centre chorégraphique O Vertigo (CCOV). Un centre qui pourrait servir à toute la communauté, accueillir des chorégraphes pour de longues résidences et leur permettre de travailler à des grandes formes. Et qui offrirait également des services de soutien de plus courte durée. Mais Mme Laurin reçoit peu d’aide active pour penser cette mutation, forcément complexe.

« Il existe un immense paradoxe dans la manière dont les différents conseils des arts abordent le financement des compagnies de danse, explique Daniel Léveillé. Il est évident qu’il serait impossible, ne serait-ce que financièrement, que chaque créateur ait désormais sa compagnie. Mais ça reste terriblement difficile de sortir du vieux modèle où une compagnie tourne entièrement autour de l’identité artistique d’un seul chorégraphe. »

Un autre paradoxe subsiste, estime le créateur, qui fête ces jours-ci les 25 ans de sa compagnie. « Si tous les chorégraphes à mi-carrière fondaient demain une compagnie, ils n’auraient, pendant les huit à dix prochaines années, accès qu’à 20 000 $ ou 30 000 $ par année, s’ils sont chanceux ; alors que comme indépendants, ils peuvent demander 50 000 $ par année en bourses personnelles. Peut-être plus. » Pourquoi s’enregistrer, alors ?

Ces dernières années, Daniel Léveillé Danse s’est mis à aider plusieurs jeunes créateurs. « Ça s’est fait de façon très naturelle, organique, autour de la diffusion de ma pièce Amour, acide et noix, et de son succès. À ce moment, la compagnie a explosé. J’avais dans mon groupe des danseurs qui étaient aussi chorégraphes, et on s’est mis naturellement à aider un peu la diffusion internationale de leurs projets » (ceux de feu David Kilburn et de Dave St-Pierre, par exemple).

Penser la suite

La compagnie pousse des projets particuliers, et non le corpus entier d’un artiste. Fred Gravel, Nicolas Cantin, Dana Michel, Stéphane Gladyszewski, Étienne Lepage sont aujourd’hui de l’écurie. « Depuis quelques années, on fait de 115 à 130 représentations par année, dont la moitié à l’international. C’est notre secret bien gardé. Il faut grossir, parce que notre modèle a fait ses preuves, et on a au moins quatre chorégraphes importants qui attendent notre aide. Mais on ne peut pas les accueillir sans avoir davantage de postes de travail, et on est au bout de ce qu’on peut faire avec nos subventions sans faire exploser le bureau. »

Les différences sont nombreuses entre ces deux expériences qui laissent place aux jeunes. Le fait que Ginette Laurin, qui a été phare et teneuse de fort, veuille partir n’est pas la moindre. « Éventuellement, je vais me heurter à un problème similaire », croit M. Léveillé.

O Vertigo étant une des dernières institutions en dance du Québec, avec la compagnie Marie Chouinard, les Grands Ballets canadiens de Montréal et les Ballets jazz, cela fait que les attentes sont grandes. « Au début, je voulais proposer la direction d’O Vertigo à un jeune, qui aurait pris la structure telle quelle, se rappelle Mme Laurin. Les jeunes ne veulent pas. Et je ne suis pas sûre que le milieu de la danse l’accepterait — certains trouvent que c’est légitime, que je pourrais choisir mon poulain ; d’autres pensent que je devrais retourner l’argent afin qu’il soit divisé. » Sans que ce soit nommé, on comprend qu’il y a des inquiétudes à ce que l’argent ne reste pas dans l’enveloppe de la danse, ou à ce qu’il ne revienne pas à la danse contemporaine.

La compagnie de M. Léveillé fonctionne avec quelque 250 000 $ de subventions par année. Celle de Mme Laurin, qui a pignon sur rue à la Place des Arts, qui doit assumer un loyer élevé et paie des salaires de danseurs, roule avec un peu plus d’un demi-million par année. « Faudrait-il prendre ce montant et le diviser en petites bourses de 10 000 $ qui ne feront à peu près rien aboutir, ou conserver un centre chorégraphique ? Il me semble qu’on en a besoin d’un à Montréal », souligne Daniel Léveillé.

« La compagnie, c’est un outil, qui te sert pendant X années, que tu peux alors modeler selon tes besoins, explique Ginette Laurin. Dans mon cas, c’est super important de me retirer en permettant que cet outil puisse servir d’autres artistes. » Surtout dans ce nouveau contexte où les jeunes créateurs préfèrent ne pas s’embourber dans la gestion et voltigent de résidences en coproductions pour faire mûrir leurs projets.

 

Créer sans arrêt

Les deux anciens complices parlent de la pression mise sur une production continuelle, qui devient, étrangement, un frein à la création. « En tant que chorégraphe unique d’une compagnie, c’est normal que ta dernière pièce ne soit pas toujours “la meilleure”. Si au moins on avait la possibilité de prendre un répit de production, pour trois ans, pour explorer, découvrir autre chose, rêve Mme Laurin. Mais non, ça n’existe pas. »

« La création fonctionne par cycle, renchérit M. Léveillé. Il y a des moments, oui, où tu sors trois ou quatre pièces d’un coup, et c’est bon. Mais ça finit par s’assécher, et c’est là que ça prend du temps — ce moment où personne ne comprend ce que tu fais, et toi non plus… Mais c’est ça, la création ! » L’homme a la chance d’enseigner à l’UQAM et de pouvoir ainsi arrêter parfois la machine sans risquer un frigo vide et des loyers non payés. « Je le vois avec les nouveaux chorégraphes : on exige beaucoup d’eux, une création tous les deux ans… Ils arrivent à 35 ou 40 ans et ils ont la langue à terre. Ce n’est pas pour rien qu’ils viennent nous voir : les activités de diffusion permettent à une pièce de vivre plus longtemps » et d’attendre avant de faire une nouvelle pièce.

Dans un esprit collectif, Ginette Laurin voulait d’abord qu’un comité à quatre têtes — elle et Mélanie Demers, Catherine Gaudet, Caroline Laurin-Beaucage — pense le CCOV. Mais le consensus étant plus dur à trouver, la place a été laissée à un commissaire invité, dont le nom sera bientôt dévoilé.

N’est-il pas choquant de voir que les subventionneurs ne sont pas plus actifs, plus aidants, dans cette grande mue ? Mme Laurin a la voix désemparée : « C’est clair qu’ils ne savent pas quoi dire. On est dans l’inconnu. Là, on accueille Dave St-Pierre. Ils m’ont dit qu’ils ne voulaient pas arrêter mon élan, mais que la compagnie allait être évaluée. » Pas d’aide directe, pas de service-conseil, mais le rappel d’une épée de Damoclès au-dessus de la tête. « On espère que le projet de Dave va avoir le temps d’aboutir. Apparemment, au Canada présentement, on est plusieurs compagnies à proposer de nouveaux modèles. Les subventionneurs ne peuvent pas faire la sourde oreille, ils doivent s’adapter. Car le besoin est là, vif, très fort, du moins au Québec. »

Daniel Léveillé conclut : « Ce que j’aime, c’est voir cette nouvelle génération de chorégraphes, très, très solides. Quand j’aurai envie d’aller faire autre chose, je pourrai partir l’âme en paix. Il y a des propositions artistiques nées à Montréal qui se défendent haut la main partout sur la planète. »
 

Fêter 25 années de création

Jeune, Daniel Léveillé interrompt ses études en architecture pour la danse. En 1981, il fonde Daniel Léveillé chorégraphe indépendant, qui deviendra un court moment la compagnie Léveillé-Laurin en 1984, avant que l’homme ne laisse la même année la direction de ce qui deviendra O Vertigo à Ginette Laurin. « Ce modèle-là, pour moi, à ce moment-là, je n’en voulais pas. […] Ça ne me correspondait pas. Ma nature fait que je serais très malheureux d’avoir à supporter le poids d’une aussi grosse structure que celle-là », dit M. Léveillé en montrant les murs des bureaux où O Vertigo nous reçoit. Il oeuvrera dès lors comme chorégraphe indépendant, explorant l’érotisme, la sexualité, la passion, usant de « dramatisme ». En 1991, il fonde Daniel Léveillé Danse. Dix ans plus tard, le quatuor Amour, acide et noix lui apportera un respect critique international. Première part de la trilogie « Anatomie de l’imperfection », la chorégraphie est suivie de La pudeur des icebergs (2004) et du Crépuscule des océans (2007). Ont suivi Solitudes solo (2012) et Solitudes duo (2015). La semaine prochaine, le Théâtre La Chapelle propose de revoir en rafale Amour, acide et noix (12 et 13 décembre) et La pudeur des icebergs (15 et 16 décembre) dans un théâtre qui propose plus de proximité et d’intimité.