Sept mouvements avant la fin du monde

Greg Krypto Selinger
Photo: Aurore B Greg Krypto Selinger

Dans Forces vitales, trois danseurs de hip-hop se frottent au défi de transcender les caractères spectaculaires et flamboyants propres à leur style chorégraphique. Ils relèvent haut la main ce pari en dévoilant des compositions profondes et sensibles à travers sept formes courtes qui se succèdent, s’entrecroisent et, chacune à leur manière, se répondent. Tangente mise ainsi sur une expérience poétique et cathartique pour marquer cet adieu au Monument-National, avant son déménagement dans l’édifice Wilder en février prochain.

D’entrée de jeu, le Montréalais Greg « Krypto » Selinger marie avec prouesse et légèreté poésie et breakdance dans une série de trois solos aux accents de stand-up comedy. Celui-ci se lance dans une conversation franche, intime et parfois naïve, où il aborde les modalités du langage en évoquant les réflexions du penseur Terence McKenna. Sur les thèmes de la fin du monde et la mort, inévitable catastrophe (à moins que Google nous en sauve !), le b-boy distribue et scande son texte sur des mouvements giratoires, tout en repoussant et se glissant avec agilité sur la scène habillée de discrètes lumières. Les pieds dans les airs, la tête sur le sol, dans des positions improbables, il nous cause de l’univers, de l’anatomie des céphalopodes, prenant des allures étrangement proches de ses créatures invertébrées.

Du breakdance à saveur de documentaire sur l’évolution des pieuvres et de la parodie de séries sci-fi, on plonge dans le popping robotique et ondulatoire du coréen Daniel Wook Jun, en duo avec le saisissant Abdel Hanine « Abnormal » Madini. Ces derniers se déplacent et se figent d’un halo de lumière à un autre. Maîtrisant avec finesse leurs outils chorégraphiques, ils épousent formellement et avec synchronie une composition sonore lunatique.

Entre l’ombre et la lumière

En solo, dans la courte pièce Absolution, le surnommé « Abnormal » impressionne en adoptant par à-coups une gestuelle nerveuse, mimétique et saccadée. Dix minutes hallucinatoires et émouvantes soulignées par un excellent travail de lumières (signées Benoît Larivière), voilant et dévoilant la virtuosité du danseur sous différentes perspectives. D’une berceuse entrecoupée de décharges hardcore émane une certaine violence enveloppée de ouate. Une douleur habite le protagoniste et se matérialise sous la forme de voix, sorte d’échos intérieurs, qui le dévalorisent et l’écrasent au sol. Il s’en défait en empruntant une porte de secours, une issue aux allures de Charlie Chaplin.

Moment fort de la soirée, Selinger s’approprie avec brio When the Clock Strikes Me de Saul Williams, icône du hip-hop et slameur américain. Un magnifique poème où l’auteur s’imagine une heure, un dernier coup de minuit qui frapperait de clairvoyance le genre humain. Dans ce compte à rebours, le breakeur scande le texte de Williams en dessinant du bout des doigts, des mains et des bras les mouvements des aiguilles d’une horloge avant de rebasculer tête en bas, dans des séquences acrobatiques. Et ainsi, toute la démarche de Selinger nous frappe comme une révélation dans cette invitation à ressentir et vivre la poésie vibrante. Une ouverture vers l’inconnu assis à côté de nous. Un appel au partage de ce qui, profondément, a pu nous émouvoir et nous changer. Depuis le départ, en pleine conscience de soi et de la représentation, le performeur se livre avec authenticité à travers ces monologues intimes, drôles et d’une grande justesse. Un très bel hommage et un partage de ces voix qui l’ont influencé, touché ou bouleversé.

Si bien qu’on aurait peut-être préféré, en ce soir de première, que Forces vitales se close sur ces paroles humanistes. Cette poésie incarnée aurait trouvé d’autant plus une forte résonance à la sortie de la salle. Lui succédant, la dernière proposition de l’artiste coréen, bien qu’exceptionnelle avec ces chants gospels a capella, propose un matériel plutôt dense en conclusion, avec un retour de lumière en îlots isolés dont le danseur finit pourtant, avec joie, par se libérer.

Improvisateurs de talent en pleine maîtrise de leurs vocabulaires respectifs, Selinger, Jun et Madini, sont des artistes urbains à suivre de très près.

Forces Vitales

When the clock strikes me + One day sooner. De et avec Greg Krypto Selinger. InJoy + In Focus. De et avec Daniel « Wook » Jun et Abdel Hanine « Abnormal » Madini. Présenté par Tangente jusqu’au 4 décembre au Monument-National.