L’art inclusif des claquettes

«ETM: Double Down» repose sur des formes binaires : textures organiques et non organiques ; percussions et sonorités électriques.
Photo: Matthew Murphy «ETM: Double Down» repose sur des formes binaires : textures organiques et non organiques ; percussions et sonorités électriques.

Entre Michelle Dorrance et sa discipline, c’est avant tout l’histoire d’un coup de foudre. L’Américaine représente et défend avec passion une vocation en marge des canons artistiques contemporains. Dans sa dernière création, ETM : Double Down, elle entend montrer les capacités d’innovation et l’esprit progressiste d’une discipline sans doute trop vite reléguée aux oubliettes et à la culture du divertissement. Une première visite à Montréal pour la claquettiste et sa compagnie, invités de Danse Danse cette fin de saison.

New-Yorkaise d’adoption, la chorégraphe a grandi en Caroline du Nord, où elle a été formée dès le plus jeune âge par son mentor, Gene Medler. Initié aux claquettes hors des cadres scolaire et institutionnel, ce dernier l’a exposée aux techniques des maîtres de la discipline. « C’est une chance inestimable d’avoir pu côtoyer de leur vivant ces grands pionniers et innovateurs du tap-dance, la première danse urbaine aux États-Unis », affirme l’artiste, aussi bassiste du groupe indie rock Darwin Deez.

Souvent snobée par les milieux institutionnels de la danse, la claquettiste a remporté un défi de taille en perçant la scène artistique new-yorkaise, acquérant une certaine notoriété qui l’amène des plateaux de Stephen Colbert aux grands festivals de danse (Jacob’s Pillow Dance). « Les danseurs de claquettes [tap-dancers] sont souvent regardés de haut, artistiquement parlant. C’est une discipline qui souffre parfois d’une compréhension limitée. On la cantonne au divertissement et l’exclut facilement des catégories artistiques. Les images diffuses de Shirley Temple ou des comédies musicales comme 42nd Street y sont sûrement pour quelque chose, même si elles ont aidé à populariser la pratique », croit intimement l’artiste, ne manquant pas de souligner que la discipline s’ancre plus précisément dans l’histoire des relations interraciales aux États-Unis. « Lorsqu’on décortique l’histoire de ce style, on arrive vite à la présence culturelle africaine et à une histoire de racisme. D’ailleurs, les maîtres les plus brillants et les plus innovateurs du tap-dance, la plupart noirs, sont restés inconnus », rappelle la chorégraphe.

S’estimant privilégiée de faire partie d’une communauté artistique de niche, l’artiste affirme porter dans chacune de ses créations un engagement social et politique. « C’est au coeur même de l’histoire de la discipline. Même si je ne les montre pas directement du doigt dans mes créations, en tant que claquettiste, on ne peut échapper aux enjeux de société », pense-t-elle. Un souci d’inclusion se manifeste dans ses oeuvres à travers ses choix musicaux et rythmiques, mais aussi dans la diversité des mouvements conviés à la scène, dont certaines formes contemporaines issues du hip-hop.

Formes binaires

Intimement connecté aux grands mouvements révolutionnaires du jazz, la grande sophistication du tap-dance, d’après Michelle Dorrance, repose autant sur la virtuosité des danseurs que sur leur fine oreille musicale, le talent d’improvisation et le sens précis du rythme.

Avec son collaborateur, Nicolas Van Young (STOMP), elle s’attache cette fois à une conception sonore éclatée, incluant des beats électroniques et des percussions afro-brésiliennes. Pour la scénographie, ils accentuent le jeu sur les extrêmes en intégrant des plaques de bois connectées à un ordinateur, sortes de batteries électroniques activées en temps réel par les pas des danseurs. « On voulait explorer les diverses façons d’interférer avec la technologie, mais aussi s’autoriser des sections purement acoustiques, sans technologies. On touche ainsi à deux possibilités à première vue disparates, mais en fait très similaires. En divisant l’oeuvre en deux parties, on était curieux d’interroger le spectateur sur son rapport et son engagement émotif, esthétique et intellectuel à chacun des aspects qu’on explore. »

Plus spécifiquement, ETM : Double Down repose sur des formes binaires : textures organiques (métal, bois) et non organiques (technologique) ; l’imprévisibilité des percussions et les sonorités électriques plus statiques. Portée par le goût de l’innovation, la compagnie Dorrance Dance entend cultiver une matière poétique. Une certaine narrativité émotive jaillirait alors des minutieuses formes d’une tradition en pleine évolution, ouverte à l’inclusion d’une diversité de mouvements, de sonorités, d’histoires, de rencontres et de cultures.

ETM : Double Down

De Michelle Dorrance et Nicolas Van Young. Interprétée par les danseurs de la compagnie Dorrance Dance. Présentée par Danse Danse, du 1er au 3 décembre au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts.