Virginie Brunelle et l’âge de cristal

Dans «À la douleur que j’ai», Virginie Brunelle poursuit son autopsie de la relation contemporaine homme-femme, façon «je t’aime moi non plus».
Photo: Robin Pineda Gould Dans «À la douleur que j’ai», Virginie Brunelle poursuit son autopsie de la relation contemporaine homme-femme, façon «je t’aime moi non plus».

Entrée en force dans l’oeil du public en 2009, d’abord sous l’aile d’un Dave St-Pierre soucieux de faire connaître des signatures de la relève, il aura suffi d’un léger souffle pour que la jeune chorégraphe Virginie Brunelle prenne son envol. Ses images fortes, l’énergie haute — souvent celle du désespoir, du combat amoureux, de la quête… —, des musiques connues et chargées, des reconstitutions à la fois très contemporaines et stéréotypées des relations amoureuses et de leurs déchirements, dont elle parle beaucoup, se sont retrouvées en rafale dans Foutrement (2010) et Le complexe des genres (2011), entre autres. Des pièces suivies par un public fidèle, qui semblent particulièrement résonner auprès des 20-35 ans. Une danse pour l’âge de cristal ?

Pour sa nouvelle création, À la douleur que j’ai, Mme Brunelle s’attache à deux danseurs cumulant davantage d’expérience. Chi Long, 46 ans, qui a dansé longtemps pour O Vertigo puis Marie Chouinard, et Peter Trosztmer, 45 ans, chorégraphe et danseur pigiste (Pilon Lemieux, La 2e porte à gauche, etc.), ont bien voulu, de l’intérieur, s’interroger sur cette fascination, cet écho générationnel que semblent produire ces chorégraphies.

« Je trouve son travail osé, audacieux, avance Mme Long, dans son utilisation d’images et de musiques déjà teintées. » M. Trosztmer poursuit, citant Marshall McLuhan : « Le média est le message : c’est une chorégraphe qui n’a pas peur d’avancer des évidences, d’utiliser tous ses outils dans la même direction, pour créer un impact, qui va laisser le spectateur blasté. »

La chorégraphe, poursuit-il, excelle dans l’art de la manipulation — un terme à prendre positivement, puisque, comme spectateur, on veut bien être manipulé jusqu’à l’émotion. Et Virginie Brunelle, en travaillant, teste des propositions et des images qu’elle qualifie elle-même en amont de quétaines. « Elle essaie, poursuit Chi Long, elle se remet elle-même en question, se passe elle-même au hache-viande [in the grinder]. »

Dans À la douleur que j’ai, Virginie Brunelle poursuit son autopsie de la relation contemporaine homme-femme, façon « je t’aime moi non plus », ses arythmies et ses pulsatifs jeux de pouvoir. Mais elle l’ausculte ici à travers le stéthoscope du souvenir, s’attarde à « ce sentiment d’absence et de perte, ce lien qui ne cède jamais vraiment avec l’autre malgré le temps qui passe ». « Je vois de plus en plus, indiquait la semaine dernière par courriel la chorégraphe, un dédoublement des protagonistes, comme si on les voyait à plusieurs moments de leur vie, comme si le présent côtoyait le passé et qu’ils avaient un regard sur leurs souvenirs, une nostalgie certaine. »

Si loin, si proche

« Je ne suis pas sûre que la pièce me parle comme elle parlera au public », précise Chi Long, parlant de l’étrange distance qu’elle ressent comme interprète dans ce travail qui vise pourtant la charge émotive. Les spectateurs risquent d’y voir du désir, des attirances, un sentiment de perte, cette nécessité de se délester, une nostalgie récurrente, des regrets et quelque chose de sexy et d’un peu décalé, mentionnent les deux danseurs.

Et pourquoi, croient-ils, les vingtenaires et trentenaires l’apprécient-ils tant ? « Mais parce qu’ils veulent sentir, rétorque Mme Long, même si ça fait mal ! »« Et il y a une esthétique très marquée, très claire », poursuit M. Trosztmer. Est-ce une coquille ? « Ce n’est pas très profond, poursuit le danseur, mais ça laisse de l’espace pour tout un rayonnement d’émotions. C’est à grand-angle. »

Édition dramatique

Les deux interprètes, qui ont participé à plusieurs collaborations au fil des dernières années, sont aussi amusés par la tenue du rôle traditionnel du chorégraphe. Les gestes et images sont imposés, viennent entièrement et seulement de l’imaginaire de Mme Brunelle, qui les transmet. « C’est difficile de reculer quand on a touché auparavant à la collaboration, indique M. Trosztmer, de faire ce qu’on me dit de faire et de seulement trouver ma manière de l’exécuter. »« Je me sens comme une couleur, indique à son tour Mme Long, comme une présence. »

Chose certaine, la chorégraphe a une grande habileté à éditer, à couper, à rabouter, à coller des sections différentes pour soudainement faire apparaître un tout cohérent. « Je sais qu’il y a des remises en question de sa vision, conclut Peter Trosztmer, et que ça ne passe pas nécessairement d’un point de vue féministe. Mais Virginie Brunelle est une femme, jeune, qui a du succès, et qui est en train de trouver comment développer de nouvelles manières de dire, comment ne pas refaire ce qu’elle sait déjà faire. Tout ça est très important, et il faut le soutenir. »


Virginie Brunelle en cinq titres

Les cuisses à l’écart du coeur. Première pièce, qui la fait remarquer, ce septuor pose déjà le sexe comme extension du domaine de la lutte (2008).

Gastro affective. En première partie de Dave St-Pierre, à Tangente (2009).

Foutrement. Première pièce longue, un trio qui « aborde l’adultère, l’éternel triangle : un gars, deux filles. Un triangle qui tient ici plus du cul et du cru que de l’amour », en disait notre critique (2010).

Complexe des genres. « Hommes et femmes pourront-ils un jour s’aimer, s’accepter, se joindre ? » questionne ce sextuor (2011).

Plomb. « Credo chez Brunelle, le couple s’estompe ici un peu au profit du groupe et d’autres filiations — paternelle (scène à retravailler) et fraternelle — qui nuancent son propos », analysait notre critique (2013).

À la douleur que j’ai

Une chorégraphie de Virginie Brunelle. Interprétée par Isabelle Arcand, Sophie Breton, Claudine Hébert, Chi Long, Milan Panet-Gigon, Peter Trosztmer. À l’Usine C, du 23 au 26 novembre.