Les spectacles invisibles

Maria Kefirova
Photo: Vivien Gaumand Maria Kefirova

Qui fait un spectacle ? Les danseurs qui sont sur scène, et de qui on attend qu’ils nous donnent « quelque chose » ? Les chorégraphes qui les dirigent et les paramètrent ? N’est-ce pas parfois le public qui fait le spectacle, par son ouverture, son écoute, sa disponibilité, ou par l’imagination qu’il projette sur scène ? La soirée Au-delà du regard. Surprising Audiences de / pose cette intéressante question, avec trois propositions qui interrogent les rapports spectateurs-artistes.

La soirée se déploie en un déroulement admirable et cohérent, les trois pièces s’emboîtant et s’illuminant les unes les autres. Une soirée de danses invisibles. Dans Radio danses, morceau en deux chapitres pour machine et voix enregistrée, Danièle Panneton devient commentatrice sportive et animatrice en direct de concert pour des shows de danse farfelu, qui se déploient dans l’imagination, guidée par la voix de l’actrice et la conception sonore de Gaétan Leboeuf. Habile et efficace, non seulement à nous faire regretter les soirées télé radio-canadiennes de Chiriaeff ou des Beaux Dimanches, mais à espérer une entrée de la danse à la radio…

Pavlov morceaux s’imbrique autour de l’oeuvre sonore. Le one-man show de Natacha Filiatrault met en scène David Strasbourg, part stand-up comic, part animateur de foule, part G.O. de Club Med. Son but : faire bouger le public. Et briser ce quatrième mur invisible, souvent étanche, entre les spectateurs et la scène. Filiatrault a de bonnes idées : faire glisser des méthodes d’un milieu (l’animation) à un autre (la danse) ; jouer sur les codes connus de l’implication des spectateurs (« on applaudit »/«debout ! »/«on crie ! »).

Mais aussi, et peut-être de manière plus intéressante, dénoncer l’hypocrisie des propositions de danse qui disent vouloir briser le quatrième mur, mais qui font fi du fait que les salles sont pratiquement toujours emplies de danseurs. On les sait qui comprennent rapidement les invitations et codes, qui se musellent ou se censurent, on les voit ne pas monter sur scène, ne pas « faire spectacle quand ce n’est pas mon spectacle », alors qu’ils pourraient très bien, et ce fut le cas et le meilleur moment de la première de Pavlov morceaux (qu’il soit prévu ou non), voler le show. Mais la chorégraphe a du mal à doser, joue trop fort la caricature pour toucher vraiment, ne semble pas comprendre son public, et ne sait pas céder le terrain.

La proposition fonctionnerait efficacement comme outil de démocratisation de la danse. Pour des yeux et des coeurs aguerris qui fréquentent Tangente, l’ironie finit par devenir acerbe ; et se faire travailler et baratiner pendant 20 minutes sur l’ouverture et l’implication du public pour finir en un (mauvais) solo qui ramène de manière traditionnelle et narcissique toute l’attention sur l’acteur, c’est carrément insultant. Pourquoi casser le quatrième mur si c’est pour ne pas entendre le public ? Comme à l’acteur qui répète qu’il sent « qu’il doit nous donner plus », on a envie de répondre à la chorégraphe : « Non. C’est de moins, en fait, dont on a ici soif. »

Cette finesse, cette délicatesse, cette intelligence de savoir offrir plutôt que de vouloir gaver se retrouve dans la nouvelle oeuvre de Maria Kefirova. Sur une scène éclatante de blancheur, un long écran côté cour accueille une projection, très avant-scène. À gauche, un capiteux fauteuil rouge, de profil. Une voix hors champ nous invite à la détente, mais ralentit surtout le temps. Jusqu’à inviter un spectateur, volontaire, à siéger dans le fauteuil. Le visage de celui-ci, qui ne le sait pas encore, se retrouve projeté en très gros plan. Et on voit ses yeux, qui voient une danse à nous invisible, mais très audible, une danse derrière l’écran. Et on lit son visage, ses réactions, ses émotions, sans en connaître la cause ; mais en étant émus, nous, de cet accès privilégié au visage d’un inconnu. Est-ce là ce que voient les danseurs quand ils sont sur scène ? Jeu de visible et d’invisible, de suggestion et d’imagination, d’apparitions et de disparitions, d’intimité et de carapace, de voix, de sons, de spoken word, de silences, de différence entre le fait d’être volontaire ou choisi, de maladresses et de maîtrise, la pièce propose des diffractions et des superpositions de perceptions fort intéressantes.

Quelques spectateurs se succèdent sur scène, et c’est magnifique de voir en gros plan ce moment où ils passent d’une contenance, sachant que leur image est vue, à de la pure curiosité face à cette danse intime qui leur est donnée. Une pièce différente pour le 1 % de la population qui ose monter sur scène (et que j’imagine privilégié) ; et magique pour le 99 % qui préfère l’anonymat de la foule. On sent, par les yeux des autres, que les quatre interprètes sont d’une belle générosité ; elles arrivent à créer une île aux sirènes contemporaines, aseptisée mais mystérieuse, inquiétante et invitante, étrange et hypnotisante. D’une rare et lumineuse intelligence.

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De Maria Kefirova, avec Kefivora, Karen Fennell, Kelly Keenan, Sara Hanley et des spectateurs; «Pavlol Morceaux» de Natasha Filiatrault, avec David Strasbourg; «Radio Danses» de Gaétan Leboeuf, avec la voix de Danièle Panneton.