Danse - Chorégraphie de l'impalpable et de l'indicible

Dans un local de répétition inondé de soleil, Sandra Lapierre et Marc Boivin esquissent quelques pas. Puis, les deux danseurs commentent l'enchaînement qu'ils viennent de livrer, s'accusent mutuellement, en riant, d'un geste manqué, d'un décalage dans le tempo. Ils cherchent le point d'ancrage de leurs deux corps en mouvement, afin que le «courant» passe.

C'est un peu de cela que traite Pluie, nouvelle oeuvre chorégraphique de Sylvain Émard, premier volet d'un nouveau cycle de création intitulé Climatologie des corps. «Pluie, c'est une métaphore pour décrire tout ce qui est extérieur à nous, qui nous influence, nous traverse et nous transforme, explique le chorégraphe. Tout ce avec quoi on doit composer pour continuer à vivre. C'est une pluie d'ombres: on sait qu'elles sont là, mais on ne les voit pas.»

Le mot pluie évoque donc en quelque sorte toutes ces choses impalpables qui affectent nos humeurs et nos états d'âme, et qui teintent aussi nos rapports avec les autres. «Parce que c'est un duo, c'est nécessairement une pièce qui met en relief le rapport entre deux êtres, affirme le chorégraphe. Pour moi, un duo, c'est quelque chose qui a rapport avec le besoin d'être avec l'autre, d'entrer en communication avec l'autre, les difficultés inhérentes à ce besoin, bref la réalité d'être avec l'autre.»

La danse a l'immense luxe de pouvoir aborder ces réalités, à la fois puissantes et fragiles, sans les réduire à de vaines paroles, en leur laissant leur part de mystère. Sylvain Émard a d'ailleurs choisi, pour les incarner, deux danseurs qu'il apprécie grandement pour leur talent et leur maturité, et à qui il souhaitait dédier un duo depuis longtemps. «J'ai tellement d'admiration et de respect pour Sandra et Marc, confie-t-il. Ils sont en pleine possession de leurs moyens et sont capables d'aller au coeur des choses, de dépasser mes (nos) limites.»

Une dimension cosmogonique

Si le chorégraphe a choisi l'intimité du duo pour mettre en scène ces «pluies qui nous balaient et nous transpercent», sa pièce prend aussi une dimension cosmogonique. En créant sa gestuelle, Sylvain Émard se réfère à cette hyperconscience collective dont les temps de globalisation actuels nous investissent.

«Les choses qui se passent très loin de nous ont aussi une influence sur nos vies, relève-t-il. C'est comme si on avait perdu notre innocence en tant qu'être et qu'on se sentait plus vulnérable à ce qui se passe à l'échelle mondiale et plus seulement individuelle. Cette interconnexion beaucoup plus grande que nous est, pour moi, vertigineuse. Parce qu'elle est immense, j'aime la ramener à une image plus simple, comme la pluie.»

Le chorégraphe fait peut-être ces réflexions parce qu'il a passé beaucoup de temps en tournée. On ne l'avait d'ailleurs pas vu à Montréal depuis deux ans et demi, alors qu'il présentait sa dernière pièce de groupe, Scènes d'intérieur. Mais il reste que, de manière générale, Sylvain Émard a toujours eu une fascination pour l'abstraction, même s'il a déjà proposé une danse plus théâtrale dans les années 80.

«J'aime flirter avec l'abstraction en danse, reconnaît-il. La musique est la forme d'art la plus achevée parce que c'est celle qui se rapproche le plus d'une véritable abstraction. D'ailleurs, quand je travaille avec les danseurs, j'entends le mouvement.»

Pour ce duo, le chorégraphe s'est allié à des collaborateurs méconnus dans le cercle de la danse, pour mettre en question son propre travail. C'est donc à une nouvelle figure de la musique électro-acoustique canadienne, Tim Hecker, qu'il a confié la tâche de composition. Le résultat est à la fois «synthétique et organique», selon Sylvain Émard. Une imposante structure de papier compose la scénographie, signée par l'artiste visuel Eward Pien. La lumière d'Étienne Boucher devient aussi partie intégrante de la scénographie, vu la matière fluide utilisée.

Ces collaborations artistiques rappellent que Sylvain Émard cherche toujours à rafraîchir son regard d'une oeuvre à l'autre. «À chaque fois que je fais un spectacle de danse, je me demande ce que la danse peut dire que les autres formes d'art ne disent pas, confie-t-il. La danse a depuis longtemps dépasser le caractère narratif et anecdotique. On est plutôt dans l'expérience sensorielle.»