Du hip-hop pour toucher au spirituel

Les têtes pensantes de Tentacle Tribe ont invité le peintre Gene Pendon, dont les traits projetés envahissent l’espace comme la danse.
Photo: Malin Gronberg Les têtes pensantes de Tentacle Tribe ont invité le peintre Gene Pendon, dont les traits projetés envahissent l’espace comme la danse.

« On n’a pas besoin de comprendre pour sentir, mais on a besoin de sentir pour comprendre. » Cette pensée, presque une prière, a accompagné les danseurs Emmanuelle Lê Phan et Elon Höglund dans leur nouvelle création, où ils s’entourent de mandalas et de symboles. Car pour Fractals of You, les deux têtes pensantes de Tentacle Tribe ont invité le peintre Gene Pendon, dont les traits projetés viendront envahir l’espace comme la danse. Un écrin scénographique plus complexe pour la troisième chorégraphie de ce duo, qui se veut une invitation au voyage intérieur, un appel au spirituel et à la voie vers soi.

Si Fractals of You parle des infinies perceptions différentes et possibles, la pièce a surtout l’ambition « d’explorer le subconscient et le superconscient — l’esprit, Dieu, la conscience, la créativité ou la création, même. Et ce, afin de mieux nous comprendre nous-mêmes, afin que nous puissions encore évoluer », explique le créateur suédois Elon Höglund. Si la chorégraphie est composée à quatre mains, avec Lê Phan, Höglund assure cette fois en solo la mise en scène.

« Tout dans notre réalité est fait de fractales, poursuit-il. Tout est fragmenté. On trouve des fractales en géométrie, en mathématiques, en information. On aimait l’idée de cette infinité de réalités, d’univers, et l’idée également qu’on vit finalement dans une espèce de code, lui aussi infini. »

En résultera, selon les créateurs, une exploration parlant de la nécessité « de plonger profondément en soi afin de trouver qui nous sommes, et d’être alors en mesure de travailler sur nous-mêmes, de croître, de vivre et d’expérimenter entièrement ; et d’une certaine manière de nous transcender, de passer à un état de conscience altérée ».

Photo: Malin Gronberg

Du spirituel dans l’art

Concrètement, la danse se déploie en oppositions de mouvements, en gestes qui travaillent le temps, l’espace, la géométrie. « Fractals of You se réfère beaucoup aux états transversaux, altérés, aux manières de trouver un flot — comme le flot sur lequel peuvent surfer les musiciens ou les écrivains quand ils sont inspirés », indique Elon Höglund.

Les racines du geste viennent encore du hip-hop. Une danse issue pourtant de la rue, du cercle et des rencontres impromptues, de l’improvisation. « Le hip-hop n’a pas besoin d’être en théâtre, avance le metteur en scène lorsqu’on lui demande si le genre ne perd pas là son essence. Mais on peut l’y mettre. Le hip-hop est parfait dans son environnement naturel. Il va bien ; il n’a pas besoin de nous. Nous, nous avons besoin du hip-hop ; et nous l’aimons, et nous l’utilisons comme un de nos matériaux de création. »

Du hip-hop pour atteindre le spirituel ? Pour Lê Phan comme pour Höglund, il n’y a pas là de contradictions. « Quand on parle des danses de rue, on parle finalement de danses tribales, mais d’aujourd’hui, illustre ce dernier. Elles sont associées aux villes, à la rue, simplement parce que c’est notre habitat. Pour moi, le hip-hop est, et a toujours été, très spirituel. »

La danseuse approuve, soulignant aussi le plaisir de s’inscrire dans des mouvances actuelles. « On voit trop souvent le côté très commercial du hip-hop. C’est ce qui passe à la télé, c’est ce qui attire les jeunes. Les techniques de danses urbaines sont nouvelles — elles ont toutes 30 ans ou moins. Et quand on essaie de les codifier, pour les enseigner, elles semblent soudain sèches, austères, alors qu’elles se terminent toujours par du style libre… C’est encore tout jeune, et ça continue de croître. »

On trouve des fractales en géométrie, en mathématiques, en information. On aimait l’idée de cette infinité de réalités, d’univers, et l’idée également qu'on vit finalement dans une espèce de code, lui aussi infini.  

 

Création en silence

Alors qu’ils s’inspirent habituellement beaucoup, beaucoup de la musique (« de l’électro très organique, précise Lê Phan, avec des instruments »), Tentacle Tribe a commencé à créer Fractals of You en silence, puisque les compositeurs Andres Vial et Keiko Devaux devaient entrer en jeu ensuite. Le germe de la pièce était aussi complètement différent de leurs créations antérieures, Nobody Likes a Pixelated Squid (2013) et When They Fall (2012).

« On voulait collaborer avec un artiste visuel, résume Emmanuelle Lê Phan. Alors, on s’est demandé comment on pouvait faire, sachant qu’on voulait faire de la tournée. Il nous fallait peu de technologies, et simples, parce qu’on a vu aussi trop d’expériences ratées. On a pensé davantage nos tableaux, on a travaillé la dramaturgie d’Elon avec plus d’attention. » L’association avec Gene Pendon s’est faite naturellement. « Il a fait du graffiti auparavant. Lui aussi fait ce lien entre la rue et le spirituel », nomme la danseuse.

Elle conclut : « On souhaite que ce soit une expérience pour le spectateur plus qu’une représentation, parce que c’est certainement une expérience pour nous, quand on atteint cette zone, ce flot. »

Cet endroit, a-t-on envie de répéter, où on n’a pas besoin de comprendre pour sentir…

Fractals of you

Chorégraphie de Tentacle Tribe signée et interprétée par Emmanuelle Lê Phan et Elon Höglund. Présentée par Danse Danse. À la Cinquième Salle de la Place des Arts, du 15 au 19 novembre.