Chercheurs de sensations

«In the Event», de Crystal Pite. Invitée à travailler avec le NDT, elle consolide la structure chorégraphique de la compagnie.
Photo: Rahi Rezvani «In the Event», de Crystal Pite. Invitée à travailler avec le NDT, elle consolide la structure chorégraphique de la compagnie.

Interprètes dans les rangs du Nederlands Dans Theater lors du dernier passage de celui-ci à Montréal, Paul Lightfoot et Sol Leon ont parcouru beaucoup de chemin depuis vingt ans. Répondant à l’invitation de Danse Danse, les deux chorégraphes présenteront deux de leurs créations, ainsi qu’une forme courte signée par la chorégraphe de renommée mondiale Crystal Pite. Cette nouvelle tournée canadienne est l’occasion pour le NDT d’offrir un aperçu de l’excellence et de la diversité des actuels acteurs qui assurent sa postérité et sa prospérité.

Comment expliquer le succès de cette compagnie primée à maintes reprises et qui, jusqu’à ce jour, brille internationalement ? Pépinière de nouveaux talents, le NDT a la particularité de développer et de forger l’écriture chorégraphique de ses interprètes auprès de grands noms de la danse. Ohad Naharin, William Forsythe, Nacho Duato, Jirí Kylián sont autant d’auteurs ayant apposé leurs marques au très solide répertoire contemporain de la compagnie.

C’est un héritage inestimable pour le directeur artistique Paul Lightfoot. Longtemps chorégraphe résident, celui-ci se dévoue entièrement, depuis près de trente ans, à l’institution néerlandaise. Basé à La Haye, le NDT profite d’un emplacement stratégique au coeur de l’Union européenne. « Je m’estime très chanceux et privilégié de vivre aux Pays-Bas, où on nous donne non seulement du soutien financier, mais aussi une place de choix pour notre travail. Je ne sais pas si ce genre de compagnie pourrait exister dans beaucoup d’autres pays », se désole le chorégraphe britannique. « La clé de notre recette — si on peut l’appeler ainsi — est la créativité chorégraphique. C’est-à-dire faire en sorte que les artistes puissent user de leur esprit créatif dans la meilleure énergie possible et travailler ensemble à des oeuvres communes. »

Il assure que de tout temps l’institution s’est efforcée de refléter des questionnements sur le monde contemporain en veillant à rester éclectique. « J’ai hérité de cette éthique de travail, je n’ai pas eu à la créer », constate-t-il avec humilité. Avant tout, son devoir est de rassembler des acteurs ouverts à l’altérité. Car, même s’il est important de miser sur la virtuosité et l’excellence physique, plus importantes encore sont la chimie artistique, l’écoute et l’intercompréhension. « Dans le contexte mondial actuel, on a spécialement besoin d’art et de culture pour le bien de nos sociétés. Je pense que rien n’a plus de valeur de nos jours que de réfléchir à un moyen d’expression rassemblant une telle variété de nationalités [actuellement une vingtaine au NDT] pour parler de mêmes sujets, créer et projeter des visions de l’humanité », remarque cet infatigable idéaliste.

Succès planétaire

Une certaine théâtralité apporte texture et profondeur à Sehnsucht (2009) et à la plus personnelle Stop-motion (2014), créations de Lightfoot et Leon. « Sehnsucht » est un terme allemand qui — tout comme « saudade » en portugais — peut difficilement se traduire. Littéralement, il signifie « recherche de sensations ». « Cela évoque à la fois la nostalgie, la mémoire, le manque de quelque chose qu’on possédait et qu’on aimerait retrouver », explique Paul Lightfoot.

Cette idée est d’ailleurs le principal motif de cette création à grand déploiement sur une musique de Beethoven. « Nous voulions faire un hommage au temps où la compagnie dansait souvent en grand groupe, afin de pouvoir retrouver cette sensation de puissance tout en rassemblant ces voix artistiques bien singulières, qui ici ne font qu’une. »

Soucieux de ramener le travail de Crystal Pite sur ses terres d’origine avec In the Event, le directeur artistique n’a que de bons mots pour qualifier les projets de la chorégraphe canadienne faisant partie des invités réguliers du NDT. Une artiste en haut des palmarès du monde de la danse à l’international, qui « devrait être une fierté nationale », croit-il fermement. « Depuis six ans, nous avons une relation extraordinaire avec Pite. Son sublime travail consolide la structure chorégraphique de la compagnie. Elle est totalement au sommet de ses capacités et ses créations sont porteuses d’un message clair, universel, transmis de manière subtile. Sans doute parce qu’elle vient de la Colombie-Britannique, où la nature est une importante part de l’environnement, on retrouve dans son esthétique une forte connexion à la nature, à l’humain et au cosmos. »

Conscient du défi d’éveiller l’intérêt pour la danse dans l’état actuel du monde, Paul Lightfoot reste cependant optimiste quant à un réveil des consciences et au potentiel d’attirer de nouveaux regards sur l’univers du NDT. Lignes centrales de son mandat à la tête de la compagnie, il est question de pousser ses danseurs à leur plein potentiel de créativité, sans manquer de valoriser le travail de toute une équipe de techniciens, de managers et de pédagogues passionnés, rouages de cette grande machine à rêves.


Quelques dates clés de la compagnie néerlandaise

1959 Fondation du NDT par Benjamin Harkarvy, Aart Verstegen et Carel Birnie avec une vingtaine de membres de la Het Nationale Ballet afin de développer une approche moins traditionnelle de la danse.

1969-1975 Hans Van Manen devient directeur artistique du NDT. Assisté de Glen Tetley, tous deux, influencés par la danse moderne américaine, mènent le virage contemporain de la compagnie.

1975-2004 Le chorégraphe tchèque Jiri Kylian à la direction artistique apporte une renommée mondiale au répertoire de la compagnie, dont l’oeuvre Symphonie de psaumes (1978) reste à ce jour un canon de la danse.

1978 Fondation du NDT 2 visant à développer les talents émergents des 17 à 22 ans afin d’intégrer le plus mature NDT 1.

1991 Fondation du NDT 3 destiné aux danseurs de plus de 40 ans, groupe qui se verra démantelé en 2006, faute de fonds.

2011 Arrivé du couple Lightfoot-Léon à la direction artistique de la compagnie, danseurs de longue date et chorégraphes résidents depuis 2002. Parmi les plus récents chorégraphes associés au NDT comptent les très prisés Crystal Pite, Hofesh Shechter et Marco Goecke.

In the Event

De Crystal Pite. Présenté par Danse Danse. Avec les danseurs du Nederlands Dans Theater. Au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts du 1er au 5 novembre.