«Est-ce que je peux vous toucher?»

La danseuse Maya Milet interprète la chorégraphie «Haltérophilie», créée par Lorenzo De Angelis.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir La danseuse Maya Milet interprète la chorégraphie «Haltérophilie», créée par Lorenzo De Angelis.

« Est-ce que je peux vous toucher ? » demandait en début de semaine à l’Usine C le chorégraphe et danseur Lorenzo De Angelis à certains des dix spectateurs assis en cercle autour de lui. L’un d’eux a longuement hésité, mi-figue mi-raisin. Un autre a répondu un franc oui, prêt à s’engager sur ce ring où l’artiste, avec sa performance Haltérophile, tentait de mouvoir, dans tous les sens du terme, le public. Un troisième, un homme, a dit oui, alors que tout son corps, bras croisés, front baissé, criait l’inverse. Réflexion sur le consentement et ses complexités avec un artiste qui a inclus cette notion dans son travail.

Il y a dans votre performance, où vous dansez tour à tour pour une personne à la fois et où vous invitez les spectateurs à agir avec vous, une part importante laissée au consentement, au libre arbitre, au choix que fera le spectateur, non ?

Je ne l’avais jamais nommé, mais c’est vrai que c’est une grosse part du travail. Je travaille plus directement sur le partage et le don, l’idée étant de jouer pour une personne à la fois, et encore plus, de jouer la personne. D’être à la hauteur de ce qui se joue là, réellement, dans cette rencontre. Et pour ça, il me faut arriver à être le plus ouvert et le plus patient possible, et attendre, vraiment, les réponses qu’on va me faire.

Comment approchez-vous le spectateur ? Comment allez-vous le chercher ?

Par un mélange de tact et de délicatesse, mais aussi de surprise. Car il s’agit de déjouer l’approche sociale qui fait que notre cerveau va paramétrer la rencontre très vite et trouver alors une solution facile et connue. Il s’agit de ne pas prendre à partie le spectateur, de ne pas le prendre en otage, de ne pas forcer quoi que ce soit et de respecter les messages que je reçois et que j’interprète forcément. Je vérifie chaque fois si on comprend bien la même chose, lui et moi ; si on ne comprend pas, je vérifie qu’on est bien deux à ne pas comprendre, et c’est déjà une chose partagée. Je ne veux jamais aller plus loin que ce qu’il m’autorise, et je l’invite à être responsable de son rôle : s’il dit non, je considère qu’il n’en veut pas ; s’il dit qu’il en veut moins ou plus, il s’engage. Il est responsable de ce qu’il va recevoir, et j’aime cette responsabilité partagée.

Comment interprétez-vous les faux oui et les faux non, et ces moments où le corps semble dédire les mots ?

Une réponse mitigée est une belle chose, et j’ai envie de laisser exister ça, et le doute, le malaise, et qu’on accepte d’être dans le malaise. Ça me semble important de pouvoir aborder la richesse comportementale. Ce n’est pas parce qu’on veut quelque chose qu’on doit l’obtenir tout de suite ; ce n’est pas parce que quelqu’un accepte que je le touche que je dois le toucher. Laisser exister cette histoire en puissance, c’est parfois beaucoup plus fort que de le faire de façon basique. Mais si je sens un malaise, je transforme tout de suite. J’arrête. Ou je pose réellement la question à la personne : « Est-ce que ça va ? On continue ? Tu as envie d’autre chose ? » On est dans une société qui nous pousse à dire « Oui ! Cool ! Yes ! J’fais ci, j’fais ça » et où les « Je ne fais pas ça », « Je suis prudent », « J’hésite », « Je ne fais pas de mal » sont moins valorisés. Mais ce sont aussi de belles choses, qu’il faut savoir respecter.

Est-ce à dire qu’il est socialement plus valorisé de dire oui que non ?

On est dans une société qui nous force un peu à l’abnégation, où on nous apprend de plus en plus à supporter des choses malgré nous. Et qui nous encourage de moins en moins à sublimer ; on nous vend plutôt du plaisir, du profit et de la jouissance immédiate, tout le temps. Ce que j’apprends aux danseurs qui doivent me remplacer, c’est que même si le spectateur dit oui, on peut faire autre chose. Il y a toute une richesse de comportements possibles, tellement de façons de poursuivre la relation, tellement de choses à inventer… Je crois que l’art et la créativité ont un rôle à jouer, qu’ils permettent de revitaliser une créativité des comportements pour réenrichir une relation au monde, aux autres et à soi. Et cette relation à soi est importante : si on n’est pas capable d’inventer autre chose que les désirs qu’on nous vend, effectivement on va toujours être dans un échec blessant qui risque de nous pousser à une prise de pouvoir excessive.

L’imagination pourrait donc être une clé ?

Totalement. Il y a d’autres possibilités. Si on doit parler de sexualité et de jouissance, il y a potentiellement une richesse de plaisirs sensuels et relationnels en dehors de ce qu’on nous vend de très basique, qu’on nous dit censé être un rapport sexuel satisfaisant. Il y a tant d’autres choses à vivre. Mais pour ça, il faut être créatif, être attentif à soi-même et à ce qu’on trouve dans les angles morts de ce que nous propose une société qui a besoin de normer des comportements pour vendre plus facilement.

Comment inviter quelqu’un à être plus créatif ?

J’utilise beaucoup le silence et l’immobilité. Juste en regardant une personne, sans rien faire. Le cerveau étant une machine à créer du sens, à le générer et à le dégénérer jusqu’à ce qu’il soit satisfait, rien que par cet acte de ne pas faire, on le rend créatif. On est alors obligé d’inventer autre chose.

Haltérophile était présentée dans le cadre du festival Actoral.