Amour et culpabilité

<p>Bien que les deux danseurs s’illustrent dans des pas de deux à la technique parfaite, la chimie du couple Partelow-Herring en Juliette et Roméo se fait pourtant attendre et n’opère vraiment qu’au deuxième acte</p>
Photo: Véronyc Vachon

Bien que les deux danseurs s’illustrent dans des pas de deux à la technique parfaite, la chimie du couple Partelow-Herring en Juliette et Roméo se fait pourtant attendre et n’opère vraiment qu’au deuxième acte

Pour leur soixantième anniversaire, les Grands Ballets canadiens redonnent vie au Roméo et Juliette de Jean-Christophe Maillot, un de leurs fiers succès, adapté une première fois en 2004 et composé à l’origine pour les ballets de Monte-Carlo en 1996 sur la musique de Serge Prokofiev. La reprise poignante de ce grand classique se démarque en se penchant sur le poids et la hantise d’un geste coupable.

L’idée de faire évoluer l’histoire à travers les flashbacks du personnage de Frère Laurent apporte une tout autre perspective à cette histoire canonique, tant de fois réinterprétée aussi bien au théâtre qu’au ballet. Figure sombre d’abord mystérieuse, celui qui précipitera accidentellement le destin funeste des deux amoureux transis voit l’action se resserrer autour de lui. L’homme de foi tiraillé et rongé par la culpabilité (Hervé Courtain, à la présence scénique remarquable) apparaît de manière récurrente avec ses deux garde-fous blancs dans des scènes de transitions aux portées surprenantes.

Dénuée d’artifices, la scénographie avec ses décors blancs mouvants et aux couleurs modulables n’a pas mal vieilli et reste un socle inventif pour soutenir l’action. Un efficace pilier central donne de l’élévation aux mouvements des danseurs permettant de recréer une scène du balcon tout en abstraction.

Bien que les deux danseurs s’illustrent dans des pas de deux à la technique parfaite, la chimie du couple Partelow-Herring en Juliette et Roméo, ce jeudi, se fait pourtant attendre et n’opère vraiment qu’au deuxième acte. Protagoniste au départ assez effacée, Juliette voit son rôle évoluer et prendre de plus en plus d’ampleur. Une attention particulière est donnée à des personnages secondaires nuancés et non manichéens : Lady Capulet en veuve noire, femme fatale à la gestuelle tentaculaire (sublime Vanesa Montoya) ; l’arrogant Tybalt, aussi victime d’intimidation ; Mercutio et Benvolio, sympathiques cabotins, mais rustres coureurs de jupons. Seule la nourrice reste assez caricaturale, malmenée sur un ton léger, actrice passive d’un effet comique par endroits malaisant, que le public semble pourtant affectionner.

Quasi cinématographie

Entre les scènes de bagarres dynamiquement rythmées et l’attendu coup de foudre, la scène de bal sur la « Danse des chevaliers » détonne avec un corps de ballet au diapason avec la musique de Prokofiev interprétée par l’orchestre de Florian Ziemen. Sur ce point fort de la partition, on admire les très stylisés et sobres costumes signés Jérôme Kaplan, soulignant et relevant la modernité de la proposition.

Intensité

Montant en crescendo, le troisième acte se charge d’une énergie nouvelle et donne à voir des instants émouvants : la découverte du corps inerte de Juliette par sa nourrice et, plus tard, Roméo ; la mort finale des deux amants, voyant l’homme de foi acculé au mur, paralysé par son geste coupable. On y perçoit aussi la relation complexe qui se tisse entre une Juliette torturée et le Frère Laurent (une passion univoque inavouée ?) dans des pas de deux tout simplement poignants.

L’écriture chorégraphique moderne de Jean-Christophe Maillot transcende le vocabulaire classique du ballet, avec ses transports en glissades à travers la scène, ses gestes inattendus et spontanés, ainsi que ses remarquables effets cinématographiques (arrêts sur image et ralentis) qui subliment avec génie le duel mortel Mercutio-Tybalt, tournant de la tragédie.

Le canon du ballet à saveur moderne est ici repris avec justesse par des interprètes de caractère qui sont parvenus à conquérir, une fois de plus, la salle du Théâtre Maisonneuve en ce soir de première.

Roméo et Juliette

De Jean-Christophe Maillot. Musique de Serge Prokofiev interprétée par l’Orchestre des Grands Ballets dirigé par Florian Ziemen. Jusqu’au 28 octobre 2016 au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts.