Lecavalier et Gaudet s’attaquent à Lyon

Louise Lecavalier (ci-dessus en compagnie de Robert Abudo), pour la première fois à la Biennale de la danse de Lyon, a présenté le spectacle «Mille batailles».
Photo: André Cornellier Louise Lecavalier (ci-dessus en compagnie de Robert Abudo), pour la première fois à la Biennale de la danse de Lyon, a présenté le spectacle «Mille batailles».

Être artiste en danse, c’est vouloir bien sûr danser aussi pour les autres — dans leurs regards ou par désir de partage. Les autres ? L’autre que soi, certes ; mais également les étrangers, ceux de l’ailleurs, ceux dont les références ne sont pas tout à fait les mêmes, afin de voir ce qui encore peut se communiquer. Comme nos bons vieux cousins de l’Hexagone, à la fois si loin et si proches. Les Montréalaises Louise Lecavalier et Catherine Gaudet étaient toutes deux pour une première fois à la Biennale de la danse de Lyon, avec Mille Batailles (2016) et Au sein des plus raides vertus (2014). Enjeux, et revue du passage.

« Ce que j’aime bien, c’est le côté frontal de la danse québécois, expliquait il y a quelques jours la directrice artistique de la Biennale, Dominique Hervieu. Elle est moins intellectuelle que la danse française, et tant mieux ! D’une certaine façon plus libre, mais avec de vraies dramaturgies. C’est très travaillé, mais ça passe plus par le sensuel que l’intellectualisation des démarches, et ça, j’adore ! », indique celle qui suit régulièrement le Festival TransAmériques, et qui a invité récemment Fred Gravel à se produire.

Pour la chorégraphe Catherine Gaudet, « la pression d’être à la Biennale se dessine surtout par l’entremise du regard des autres ». Il faut dire qu’elle a déjà eu la chance de faire tourner en France sa dernière création, comme la précédente Je suis un autre (2012).

Photo: Mathieu Doyon La chorégraphe Catherine Gaudet a présenté «Au sein des plus raides vertus».

« On me dit des choses comme “Sens-tu la pression ?”, “Une carrière peut se jouer à la Biennale”, “Ça s’est déjà mal passé pour certains qui ne s’en sont pas relevés” ou encore “Quelle vitrine ! J’espère que tu sauras en profiter !”. Très honnêtement, je ne sais pas trop quoi faire de ces commentaires… » La chorégraphe, de toute manière, dit avoir toujours l’impression de jouer le tout pour le tout lorsqu’elle vient présenter un spectacle en Europe. « Parce que mon souhait serait évidemment de tourner davantage [ici], alors je veux qu’on aime ce que je fais. Aussi parce que je sens que la réception est autre ; plus fragile parce que je n’y suis pas connue, et aussi plus critique, peut-être… »

Catherine Gaudet a toutefois été marquée par les quelques huées qui ont fusé, péremptoires, à travers les applaudissements lors de la première d’Olivier Dubois. « Ça m’a terrorisée. En même temps, j’aime bien ce contexte où les spectateurs sont avertis et se permettent de s’exprimer librement, de prendre la parole » à leur manière.

Dans une bulle

« C’est la première fois que je viens à la Biennale de Lyon, a indiqué Louise Lecavalier au Devoir à son arrivée. Comme avant la première, elle et son équipe restent “enfermées dans une bulle”, se préparant et se reposant au maximum, la danseuse et chorégraphe n’avaient encore rencontré ni artistes, ni spectateurs, “ni qui que ce soit” », admettait-elle en riant. Dans sa carrière, les festivals lui ont permis de rencontrer des collègues et des diffuseurs. « C’est particulièrement stimulant quand tu es jeune et que tu commences à faire des tournées, parce que ça donne l’occasion de voir le travail des autres artistes ». Pour elle, les festivals courus lors des premières années de La La La Human Steps restent inoubliables.

Sa responsable des communications et de la coordination des tournées, Anne Viau, déplorait de son côté à mi-voix à quel point la concurrence entre les festivals et les grands théâtres rend le jeu difficile pour les artistes. « Paris, Lyon, Montpellier : ils veulent tous une création en première mondiale… » Mais personne, bien sûr, ne crée assez vite pour pouvoir s’assurer une présence à ces trois pôles.

Impressions

Le Devoir a interrogé deux observateurs lyonnais de la danse sur leurs impressions. Pour la journaliste critique de danse Gallia Valette-Pilenko, Louise Lecavalier est une « éblouissante danseuse, vive et véloce dans une première partie ciselée et percutante qui tourne un peu à la démonstration à l’arrivée de son “alter ego” et s’enferme dans le cadre de son décor. » La pièce de Catherine Gaudet lui a paru fraîche et percutante, réjouissante et culottée, « même si elle pèche parfois par quelques menues longueurs. Une proposition simple, sobre par son dispositif, et foisonnante d’images, références picturales ou postures d’aujourd’hui, par l’engagement de ses interprètes. »

Jean-Emmanuel Denave n’avait, dans la manne de propositions, pu voir le Lecavalier. « Comme l’indique l’ambiguïté de son titre, Au sein de nos plus raides vertus parvient selon moi à représenter l’ambivalence des affects et des pulsions humaines dans un même espace, un même groupe, ou un même individu. Après un premier quart d’heure un peu raté parce que trop manichéen, Catherine Gaudet convainc par sa capacité à faire dissoner les corps [singuliers ou collectif], à les distordre, à les désarticuler, parfois dans un seul et même geste ou mouvement. Parfois à travers des variations successives assez subtiles. » Dans sa critique parue dans l’hebdomadaire Le petit bulletin, il poursuit : « Cela passe évidemment par une incroyable capacité des danseurs à tordre, à désarticuler leurs corps ; à changer de registre expressif aussi ; à passer de la reptation à la station verticale et inversement en un clin d’oeil… Et la pièce fait mieux encore en nous transportant dans l’histoire [on peut lire à même les corps différents “âges” : un âge médiéval, un âge zombie, un âge animal, un âge robotique…], et différents espaces sociaux [l’église, la fête entre amis, l’orgie, le club de danse, le radeau de La Méduse…]. Au sein de nos plus raides vertus est une pièce-monde, une pièce peuplée, une variation continue, un devenir incertain. »

Cette Biennale de la danse a accueilli 115 000 spectateurs, au bilan du 30 septembre.

Notre journaliste est à Lyon à l’invitation de la Biennale de la danse.