Une conception (im)maculée

Daina Ashbee
Photo: Daina Ashbee Daina Ashbee

Daina Ashbee entend prendre le contre-pied d’une vision négative rattachée aux menstruations, perçues généralement comme une tare dont la gent féminine aimerait pouvoir se débarrasser. Elle propose une rupture du tabou en posant le thème à l’avant-scène dans Pour, tout au long de cette semaine au Théâtre La Chapelle.

On retrouve dans Pour, solo interprété avec audace par Paige Culley, une esthétique oscillant entre aridité et exubérance caractéristique du style de la chorégraphe autochtone, qui dans un dispositif contemporain est influencée par les traditions des communautés dont elle est descendante. Signe d’impureté dans les cultures judéo-chrétiennes, à l’opposé, les menstruations sont sacrées chez certains peuples autochtones. Vues comme un signe de fertilité et du pouvoir des femmes de créer, c’est l’occasion de rituels et de pratiques spirituelles. Un cycle où la diminution physique donnant lieu à une sensibilité alors à son apogée est vue comme un don.

Avec des états de corps centrés sur la répétition et l’accumulation, la souffrance dans la chair devient ici catalyseur de mouvements. Ceux qui s’attendront à une représentation littérale du thème des menstruations sur scène verront leurs attentes déjouées. L’artiste nous épargne tout bain de sang, empruntant des routes différentes pour occasionner le choc.

L’entrée dans la salle se fait dans l’obscurité. Une silhouette se laisse déjà deviner au fond de la scène. Des vocalises stridentes retentissent ponctuellement, venant couvrir et déchirer le brouhaha des conversations. Au fur et à mesure que les rangées de sièges plongent dans une obscurité presque totale, le silence parvient.

Sur une toile blanche, la figure commence à se mouvoir, ses pas glissants sur le contour de la scène au vrombissement d’une machine se faisant de plus en plus audible. À deux pas de la première rangée, elle s’immobilise. Une lumière vive aveugle le public. Quelques secondes pour que les yeux apprivoisent cette clarté crue, obligeant la plupart à baisser la tête comme dans un moment de gêne imposé, devant le corps à demi nu de la performeuse ne revêtant qu’un pantalon jean.

En circonvolution sur un plan horizontal, Paige Culley se déplace, passant du ventre sur le dos en torsion, tel un individu, un organisme cherchant une position pour apprivoiser sa douleur. Entièrement mise à nue, son sexe en exhibition parfois frontale confronte nos inconforts, nos vulnérabilités et notre potentiel voyeurisme.

Trouble dans l’origine du monde

Tout en abstraction, la souffrance au creux de la chair se traduit en glapissements venant ponctuer l’écriture chorégraphique. À travers les sons et les cris avortés et muets, la douleur s’exorcise, alors que le corps de la performeuse percute le sol. Celui-ci s’offre aux regards dans une série de positions suggérant à la fois un coït passif, voire subi, ainsi que les flacotements d’un animal aquatique qu’on aurait jeté hors de l’eau et en proie à l’asphyxie dans une silencieuse agonie, car incommunicable.

Le parti pris d’évoquer en parallèle les menstruations et la tradition inuite de la chasse au phoque pouvait au premier abord faire sourciller et en laisser plus d’un perplexe. L’idée du cycle naturel, de sa construction et sa destruction comme lien mis en avant entre les deux thématiques par la chorégraphe paraissait, d’emblée, quelque peu évasive. Au-delà d’une abstraction revendiquée et assumée, à l’issue de la représentation, ce lien restera cependant flou et les thématiques, difficilement lisibles à travers la performance, si elles n’avaient été mentionnées en amont.

Comment la force féminine surviendrait-elle de la vulnérabilité présentée en scène ? Le lien cyclique entre les menstruations et la chasse au phoque résiderait-il dans le fait que les traditions et rituels autochtones qui s’y rattachent se trouvent dénaturés et en voie d’extinction ? Entre clarté et obscurité, visibilité et invisibilité, Pour nous questionne, nous confronte, mais nous laisse face à une grande part d’irrésolu au coeur de sa démarche.

Pour

Chorégraphié par Daina Ashbee, avec Paige Culley. Au Théâtre La Chapelle jusqu’au 30 septembre.