Créer, procréer: la maternité à l’oeuvre

La chorégraphe Mélanie Demers
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La chorégraphe Mélanie Demers

« Quelle folie ! Mais qui est assez fou pour penser à faire un enfant en ce monde ? », s’interroge la chorégraphe Mélanie Demers, rencontrée par Le Devoir à l’occasion de la reprise de Mere Human qui sera présentée lors du festival Quartiers Danses. Une pièce dont les partis pris sont la folie ordinaire et l’humour.

«C’est ridicule, on s’en va dans le gouffre. Si on était vraiment lucides, on arrêterait tout et on laisserait la terre se reposer. Il semble que ce soit la chose la plus logique à faire ; mais il y a une biologie interne qui nous pousse à autre chose, quelque chose de fort en nous qui veut persister, qui nous manipule. La race humaine est tenace », constate Mélanie Demers, fidèle à la vie comme sur scène à l’humour noir et à la saveur douce-amère, un tantinet provocatrice, qui caractérisent si bien ses oeuvres.

Pressentie par Quartiers Danses, Mélanie Demers a voulu donner l’espace à Yvonne Coutts et à l’Ottawa Dance Directive (ODD) pour présenter ce travail mené avec ses cinq jeunes interprètes il y a un an. « Ces dernières années, j’ai travaillé sur beaucoup de commandes. Je ne maîtrise pas toujours la vie de ces pièces. C’était alors une bonne occasion de faire revivre cette oeuvre qui est assez importante pour moi, car je l’ai créée quand j’étais enceinte », confie-t-elle.

En réaction à un article sur les artistes mères et sur la façon dont leur statut altérerait la qualité de leur création, la chorégraphe prend position : « On peut tout à fait être mère et artiste ! Pour ma part, j’ai tout fait pour ne pas tomber dans le complexe de Walt Disney, consistant à se dire : “J’ai un enfant, alors le monde doit être beau”. On s’attend à ce que les mères créent une ambiance, un monde idéal pour leur progéniture. Pour moi, avoir un enfant a eu l’effet inverse », affirme la créatrice qui évoque Animal triste — que nous attendons avec impatience à Montréal — qu’elle estime être la plus sombre des oeuvres de sa compagnie, MAYDAY.

Aux prémices de la création, une question traverse l’ensemble de son travail : qu’est-ce qui nous définit en tant qu’humain ? « Le fait de porter en moi un petit être m’a poussée à me demander ce que j’étais en train de fabriquer là », affirme-t-elle. Mere Human reflète ses préoccupations génitrices et dépeint surtout la quête d’appartenance de cinq individus face au paradoxe de vouloir se singulariser, tout en aspirant à appartenir absolument à un groupe.

Englués dans le magma d’une microsociété

« J’aborde cette contradiction un peu adolescente. Il y a même une section qu’on appelle soap opera avec les interprètes, car c’est comme s’ils vivaient dans un téléroman où tout est un peu too much. Leurs identités sont complètement préfabriquées, on plonge dans le cliché de soi et la glorification de la personnalité. Dans cette espèce de collectivité, tous sont interdépendants. C’est un genre de magma qui bouge tout le temps et on essaie d’avancer ensemble malgré tout », explique Mélanie Demers.

En scène, cela se traduit par une frontalité très grande comme si, pour exister, il fallait toujours se présenter dans un face-à-face : « Peu importe ce qu’il se passe, les performeurs sont toujours en train de regarder le public, il y a une hyperconscience de la représentation qui rend le tout un peu grotesque. La présence scénique est surlignée. On garde sans cesse la conscience qu’on est observé. »

Composant à partir d’allers-retours entre une écriture chorégraphique complexe et de l’improvisation, l’artiste remarque une radicalisation dans sa façon de travailler auprès des interprètes en leur donnant la responsabilité de dépasser sa vision et d’assumer leur part créatrice. « Si quelqu’un ne fait qu’acquiescer, ça marche difficilement. C’est dans la tension et la friction qu’on va trouver des petits moments de génie et de grâce. J’aime travailler avec des chevaux sauvages plutôt qu’avec des ânes. Avec le cheval, je vais arriver là où je n’avais pas envie d’aller, il va me faire découvrir quelque chose que je ne soupçonnais pas », souligne-t-elle.

Alors qu’elle revient d’Italie où elle présentait un solo dans une église et s’apprête l’année prochaine à s’attaquer à des oeuvres pour grands ensembles — « tout ça avec un enfant sous le bras ! » — à quoi aspirer de plus ? « À de plus en plus d’intégrité, d’authenticité, de sincérité. C’est l’acte de provocation suprême. Aussi, de me défaire du deuxième et troisième degré, d’arriver à sincèrement aimer le mode d’expression que j’ai choisi, d’être de plus en plus lucide et, dans les bons jours, de communier avec un public. »

Mere Human de Mélanie Demers

Présenté par Quartiers Danses : programme double de l’Ottawa Dance Directive Avec Jasmine Inns, Kay Kenney, Marilou Lépine, Simon Renaud, Riley Sims, The Eventual De-Expression of RGS2 d’Yvonne Coutts. Le 14 septembre à la Cinquième Salle de la Place des Arts.