Une étoile et son public

En première mondiale, le duo «The Story of Us», de Marcelo Gomes, raconte en ballet la rencontre et l’histoire d’amour entre Côté et sa partenaire et conjointe, Heather Ogden.
Photo: Éric Côté En première mondiale, le duo «The Story of Us», de Marcelo Gomes, raconte en ballet la rencontre et l’histoire d’amour entre Côté et sa partenaire et conjointe, Heather Ogden.

Lors du bilan du dernier Festival TransAmériques, le critique Philip Szporer tentait d’expliquer le lien particulier entre Louise Lecavalier et son public, tissé d’enthousiasme et de fidélité absolue. D’amour. Margie Gillis fait naître un même élan, que le public nourrit et nourrira, en faisant fi, à un certain point, du chorégraphique. Ce cordon presque ombilical entre un interprète et son public se forge rarement.

On peut alors parler d’une étoile plutôt que d’un danseur.

Mercredi soir, en constatant la joie du public du Festival des arts de Saint-Sauveur (FASS) de voir danser son directeur artistique depuis 2014, Guillaume Côté, aussi danseur étoile du Ballet national du Canada, cette idée a ressurgi. Le spectacle, de plus, était pensé par Côté, avec des chorégraphies où il danse ou qu’il a signées (sauf une), dans « son » festival.

Le clou de la soirée, qui valait à lui seul le déplacement, était le Boléro, signé Côté, sur l’archi-supartition de Ravel. Greta Hodgkinson, en justaucorps blanc, est encarcanée dans les bras rigides de quatre hommes rendus anonymes par leur complet sombre. Avec sa gueule captivante de danseuse de flamenco, elle bouge, toute contenue, à travers les rares espaces que lui laissent les poses de ses mâles partenaires.

D’abord tiraillée, manipulée et lancée, elle deviendra, suivant le crescendo musical, tiraillante et lançante, de plus en plus reine. Les portées s’additionnent, en renversés vertigineux. L’énergie et la composition — simple, sans rien renouveler, d’une clarté remarquablement efficace — s’élèvent de plus en plus vers le ciel.

C’est la présence de Hodgkinson, magique et mystérieuse, qui donne à l’oeuvre sa vive pulsion. Elle y démontre une musicalité personnelle et impeccable de précision. Certains auraient préféré une conclusion autre que ces portés sacrificiels, afin de voir ce personnage — femme, danseuse, ballerine — vraiment s’émanciper, et insuffler dans l’élan un discours politique. Les choix furent autres ; le public en est ravi. Chapeau !

Le contemporain duo Gunning Thunderbirds, chorégraphié et dansé par Dylan Tedaldi, montre le côté « wannabe bad ass » d’un couple, qui glisse en chaussettes sur le sol, se déhanche, se délecte de suaves mouvements séquentiels de troncs et de bras. Sexy, mais si court qu’on a l’impression d’avoir zappé trop vite.

Un passage de La belle au bois dormant de Noureev permet à Côté de démontrer sa très maîtrisée technique. En première mondiale, le duo The Story of Us, de Marcelo Gomes, raconte en ballet la rencontre et l’histoire d’amour entre Côté et sa partenaire et conjointe, Heather Ogden. Du vécu ? De la non-fiction ? Plutôt une chorégraphie convenue comme une carte Hallmark de Saint-Valentin. Côté attaquait avec l’énergie et la joie d’un lion qui pavane pour sa meute, tandis qu’Ogden était d’une présence qu’on sentait fragile. La grâce nécessaire n’a pas su naître mercredi entre eux.

En fin de programme, Dance Me to the End of Love : Côté s’y inspire de chansons de Leonard Cohen pour une série de solos et de duos, joués par de petits personnages, lutins hyperexpressifs obsédés par certains gestes. On pense aux bouffons de certaines oeuvres de Marie Chouinard, ici moins réussis, car on ne comprend pas le ton chorégraphique. Du grotesque ? De la caricature ? Et sur Suzanne, ou A Thousand Kisses Deep ?

Chose certaine, il y a disharmonie gênante entre l’autodérision, le cynisme et la mélancolie des mots de Cohen et l’incarnation proposée. Seul Nan Wang, avec son sourire volontairement forcé, arrive à rendre, sur I Tried to Leave You, cette dissonance riche. Il est vrai qu’il est fort difficile de rendre la complexité de l’oeuvre de Cohen ; comme de danser avec crédibilité sur Don’t Go Home With Your Hard-On. Les interprètes y ont mis plaisir, énergie, et leur forte technique ; il n’en fallait pas davantage aux spectateurs, portés par leur amour envers Guillaume Côté, pour être ravis. Et ne sont-ce pas les créateurs les plus intéressants à suivre que ceux qui peuvent nous surprendre, en pondant ici un bijou, et là une fausse note ?

Danse

Guillaume Côté avec danseurs du Ballet national du Canada. Cinq chorégraphies ou extraits, signés Marcelo Gomes, Dylan Tedaldi, Guillaume Côté et Rudolf Noureev. Dansées par Côté, Greta Hodgkinson, Heather Ogden, Tedaldi, Kathryn Hosier, Hannah Fisher, Giorgio Galli, Christopher Gerty, Félix Paquet, Ben Rudisin et Nan Wang