S’incarner dans l’actualité

La danseuse Simone Forti poursuit sa quête d’ouverture des perceptions.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La danseuse Simone Forti poursuit sa quête d’ouverture des perceptions.

La danseuse Simone Forti, 81 ans, tient désormais de la légende. Celle qui a trouvé son coeur dansant il y a soixante ans auprès de la chorégraphe Anna Halprin a côtoyé aussi, de près ou de loin, les artistes racines de la danse moderne et contemporaine américaine. Improvisatrice, elle donnait la semaine dernière au Centre Phi à Montréal une performance de sa série News Animations, qu’elle pratique depuis les années 1980. Elle s’y inspire des nouvelles du monde entier pour improviser, en gestes et en mots. Danse et actualités ? Le Devoir devait la rencontrer.

Simone Forti s’est frottée, peu ou prou, comme élève, aux Martha Graham et Merce Cunningham. Elle a été, artiste, tout près de la Judson Church, cet incubateur du geste contemporain new-yorkais, aux côtés d’Yvonne Rainer et de Steve Paxton — avec qui elle performe encore à l’occasion. Au Centre Phi, où elle nous accueillait, ses cheveux blancs s’accordaient en parfaite lumière avec le soleil entrant à pleines fenêtres dans le studio immaculé. Elle allait performer quelques heures plus tard et s’était préparée le matin en écrivant, soixante minutes durant, suivant ce qu’elle appelle « un flot de conscience dirigé ».

« Je me concentre sur des questions et des sujets mondiaux, de manière très large, a-t-elle expliqué, sur l’histoire et le monde. Et le flot de conscience, c’est ce courant où les pensées m’emmènent. Je relève ensuite un sujet qui m’intéresse pour commencer la performance. » Ce matin-là, Benito Mussolini était apparu dans son rêve écrit, comme un jumeau étrange de Donald Trump.

Une question de cycles

Simone Forti se nourrit de nouvelles — et sourit en rappelant que l’ancêtre de tous les médias était la rencontre nocturne autour d’un feu pour se raconter la chasse du jour… — surtout à la radio publique américaine, et à la BBC lorsqu’elle veille tard le soir. Elle surfe les journaux (New York Times) sur Internet, les articles sur Google News, écoute Democracy Now ! sur son portable. « Je suis plutôt de gauche. Alors, je ne lis pas ce que disent les médias de droite… Si j’étais plus sérieuse dans ma pratique, je lirais un peu plus ce qui se dit de l’autre point de vue », se critique-t-elle. Nul ne peut digérer le montage serré et la multitude d’images bombardées d’aujourd’hui. « Ce n’est pas fait pour y entrer. »

Et la manière de voir et de recevoir, d’entrer ou de rester au seuil est pour Simone Forti une question majeure. « Si j’avais une mission, ce serait de devenir plus consciente des cycles d’influence, résume-t-elle, et par mes performances et mes ateliers de formation d’encourager cette conscience chez les autres. Être conscient de ce jeu entre ce qu’on voit et la manière dont nos corps y répondent — ou même comment le corps simplement se soutient afin de recevoir ce qu’il est en train de voir — ; comment ça implique nos émotions ; et comment ces émotions vont, encore et à leur tour, déterminer ce qu’on voit. Et il y a encore ensuite ce cycle entre notre physicalité et la sensation de notre physicalité et notre pensée verbale et rationnelle… »

Une recherche qui espère, autrement dit, augmenter nos capacités à embrasser la complexité, afin que plusieurs couches de compréhension, qui peuvent sembler même paradoxales, puissent être en même temps — sensations, logique, souvenirs, empathie, pulsions de gestes, etc.

Histoires tissées

Depuis plus de trente ans qu’elle revisite, par l’improvisation, sa structure News Animations. Cette persistance permet à l’Américaine d’origine italienne de reconnaître de grands axes qui reviennent, « et reviennent encore, et apportent toujours quelque chose de neuf pourtant. Un de ceux-là est cette idée que chaque personne, ou chaque groupe, a sa propre histoire et sa façon de voir ; et lorsqu’un événement survient, chacun le comprend selon ce qui est important pour lui et ses représentations émotives. Certains moments sont vus de manières si différentes selon les cultures… et peuvent même être nommés par des mots complètement autres, à cause de concepts, d’approches, de façons de voir la vie et de la structurer. Et pourtant, toutes ces histoires se tissent entre elles. Si on pouvait couper une tranche d’un de ces moments pour le regarder, on y verrait le maillage de tous ces fils. J’aime comment cette idée bouge à travers mon corps, comment elle twiste et m’entraîne au plancher, et me tourne autour de moi-même et me relève, le sens du mouvement qu’elle me donne ».

Un autre thème récurrent ? Se rappeler « à quel point nous sommes bien ici. À quel point c’est bien ici. À quel point nous sommes privilégiés. Et au même moment, à l’exact même moment, se rappeler que des choses terribles arrivent ailleurs. Et comment ça résonne en nous, dans notre vie ».

Simone Forti, tout en écoute et en ouverture, ne se dit pas optimiste pour la suite du monde. Mais elle poursuit ses projets — elle arrive d’une performance en galerie à Los Angeles, travaille à un livre… — et son enseignement. « Je crois qu’il est trop facile de se figer une identité, sur des opinions fixes, des structures de pensées déjà établies. Alors que voir ses pensées se dérouler en un flot de conscience permet de rouvrir les perceptions. Et ainsi de voir quand il y a lieu de laisser certaines choses non décidées — on peut être pleinement aussi dans cette réalité de non-décision. Et à un certain moment, s’il y a lieu d’agir et de prendre une décision, ce sera alors fait. » À ce moment précis, seulement.

Danser et trembler

« Ne soyez pas surprise que je tremble, j’ai le Parkinson », a indiqué d’emblée la danseuse et chorégraphe Simone Forti, née en 1935, diagnostiquée il y a deux ans. Danser avec le Parkinson ? « Parce que je suis une improvisatrice et que je travaille aussi avec les mots, par la nature de mon travail, ça ne fait pas vraiment de différence. » Est-ce que la maladie ou le tremblement transforme les sensations internes de la danseuse ? « Non. Je tremble. Je l’accepte. C’est une maladie progressive, où des symptômes plus graves peuvent apparaître. Jusqu’à maintenant, je ne fais que trembler. Je peux faire tout ce que je faisais : je voyage, j’enseigne, j’écris… » Et elle continue à s’entraîner, essentiellement en tai-chi. « J’ai 81 ans, je n’ai pas à durer si, si longtemps. Et j’ai eu une bonne vie avant, sans Parkinson. »

1 commentaire
  • Gilles Roy - Inscrit 3 juillet 2016 19 h 37

    Très intéressant, cet article

    Merci pour la découverte !