Comment préserver l’art du mouvement et l’art vivant?

Hae-Shik Kim et Alexandre Belin en répétition dans le studio de la rue Queen-Mary des Grands Ballets canadiens, pour la production «Tommy»
Photo: BAnQ / Fonds Ludmilla Chiriaeff Hae-Shik Kim et Alexandre Belin en répétition dans le studio de la rue Queen-Mary des Grands Ballets canadiens, pour la production «Tommy»

Comment garder dans la mémoire nationale des traces des arts vivants ? Et de cet art du mouvement, évanescent entre tous, qu’est la danse ? L’intention récente avouée par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) d’augmenter ses documents en arts vivants, alors que viennent d’y être versés le fonds de la fondatrice de la danse au Québec, Ludmilla Chiriaeff, et celui des Grands Ballets canadiens (GBC), relance la discussion.

« Un des défis en arts vivants, c’est de documenter l’ensemble du processus de création et de le rendre tangible », indique l’archiviste Hélène Fortier, tout en présentant dans une des claires et belles salles de BAnQ Vieux-Montréal, rue Viger, quelques pièces choisies dans les fonds de danse.

Ici, une esquisse de costumes de François Barbeau. Là, une rare photo de répétition des Grands Ballets canadiens, où un danseur en plein saut semble littéralement à deux doigts de toucher un plafond dangereusement bas. Une image d’une toute jeune Ginette Laurin, bien avant O Vertigo, dans les bras d’un Paul-André Fortier encore (un peu) chevelu. Plus loin, une série fascinante de clichés d’une pièce de Françoise Riopelle, dans laquelle dansait aussi Yseult, désormais responsable des droits de son peintre de père.

« Regardez comme les corps sont charnus, observe la présidente-directrice générale de BAnQ, Christiane Barbe. Aujourd’hui, ils sont tellement plus effilés… » Une seule génération plus tard, l’oeil habitué note sur les nombreuses photos des corps déjà plus formés par la technique, plus homogènes. L’histoire de la pédagogie de la danse se dessine aussi en négatif, entre les clichés.

« L’acquisition du fonds Chiriaeff est vraiment majeure pour nous, indique Christiane Barbe, puisqu’elle incarne les racines de la danse contemporaine au Québec. » Et si les archives ne comptent pour l’instant que huit fonds en danse — Jean-Pierre Perreault, Françoise Riopelle, Martine Époque, Paul-André Fortier, Fernand Nault, Festival de nouvelle danse inc., Chiriaeff et les GBC —, l’histoire provinciale de l’art de Terpsichore est assez récente pour qu’on puisse espérer, à partir de Mme Chiriaeff, en capter les greffons essentiels.

L’archivage est une des « préoccupations du Regroupement québécois de la danse [RQD] depuis 2010, poursuit Mme Barbe. Ce qu’on vit maintenant est notre patrimoine de demain. Que va-t-on laisser, et comment ? » De grandes questions posées aux artistes.

C’est pour les aider à répondre à ces questions que les deux organismes ont pondu de concert fin 2015 un Guide des archives de la danse du Québec, qui aborde entre autres la conservation, la donation, et propose des calendriers de travail. « On va aller vers des chorégraphes, démarcher, leur proposer de léguer leurs archives, chose qui ne se faisait pas auparavant, poursuit la p.-d.g. On va aller cogner aux portes. »

« On travaille avec les créateurs, précise Hélène Fortier, pour cerner les documents d’intérêt national qui ont un potentiel pour la recherche. Il est essentiel que l’artiste participe à cette sélection. »

Les sous pour permettre le souvenir

Mais comment demander à des compagnies de danse, dont les budgets sont si serrés que le personnel est souvent réduit à moins que le minimum requis pour répondre aux besoins d’aujourd’hui, de se préoccuper déjà de classement, de classification, de tri et de préoccupation du legs pour l’avenir ? La question reste ouverte.

« Il y a à BAnQ des personnes très dédiées et intéressées à aider la danse à faire oeuvre de conservation et de mise en valeur de son patrimoine, a indiqué la directrice du RQD, Lorraine Hébert. Cela dit, pour le moment et compte tenu des compressions gouvernementales, sa capacité d’accueil de gestion des fonds en danse est très limitée. Et on voit ce qui se passe avec [les archives du] Musée de la civilisation ces jours-ci. Il y aurait tout un débat à faire sur la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine québécois, car le gouvernement actuel semble vraiment insensible ou inculte concernant les fondements d’une identité culturelle », a critiqué Mme Hébert.

Trous de mémoire

La danse est une des cibles actuelles de BAnQ. « On a nommé trois grands champs d’intérêt qu’on veut investir davantage, a spécifié Christiane Barbe. On ne cherche pas l’exhaustivité, mais la représentativité dans différents domaines, qui vont permettre d’illustrer toute notre histoire. On s’intéresse donc aux arts de la scène, aux communautés culturelles — les communautés fondatrices, comme les Chinois, les Italiens, les familles d’origine dont il faut avoir l’histoire — et aux entreprises telles Rona ou St-Hubert. D’autres secteurs, comme l’architecture, sont très représentatifs. »

Qu’est-ce qui est important pour comprendre l’âme d’un artiste ou d’une oeuvre, et qu’est-ce qui devient de l’accumulation, de la répétition inutile ou une démonstration de l’obsession d’un créateur ? La fascinante question ressurgit devant les carnets de dessins et de notations d’un Perreault imaginant d’abord sur papier, inlassablement, son Joe (1984). Une question qui se reposera certainement avec les chorégraphes — et les grands interprètes ? — qui font la scène dansante d’aujourd’hui.


Un devoir de mémoire plus que jamais nécessaire

Le chorégraphe et danseur Paul-André Fortier, 68 ans, a légué ses documents aux archives nationales. Réflexions, impressions, commentaires, motivations.

« Il y a dans mes boîtes de documents énormément d’informations sur la manière dont on faisait notre pratique entre 1978 et 2008. Pour des chercheurs, ce peut être intéressant de voir même comment on articulait nos demandes de subventions, alors et aujourd’hui. Quant aux oeuvres, ce sera au temps de dire ce qui passera à la postérité. Mais il y a des détails, dans les documents, sur ce qu’est la pratique, et son quotidien. Comme j’ai fait ma carrière avec des subventions, je me dis que tout ce que j’ai accumulé appartient autant à la collectivité qu’à moi.

J’aime l’idée d’une institution, avec ses codes et son éthique — BAnQ, mais aussi la bibliothèque Vincent-Warren, la bibliothèque de l’UQAM ou Tangente peuvent accueillir des archives de la danse. Tout ne doit pas être conservé ; tout n’est pas d’égale valeur.

La danse contemporaine au Québec a 70 ans, à peu près. C’est une des raisons pour lesquelles la question du patrimoine ne s’est pratiquement pas posée — sinon au décès de Jean-Pierre Perreault [en 2002]. Tant que tu n’es pas menacé de disparaître, dans ton corps, tu ne te poses pas la question. C’est la même chose chez tous les gens qui n’ont pas de testament de vie. Il y a là beaucoup d’ignorance. Je pense que les notions d’archives et de testament artistiques devraient faire partie des cursus de formation en danse. »