Spectacle - Danse de la dernière chance

Elle a parcouru les scènes du monde et continuera de le faire jusqu'à l'automne prochain, pétrifiant le public par sa force fragile et surtout l'effarante rapidité avec laquelle elle déploie son corps filiforme. Mais est-elle femme ou homme, être de chair ou de rêve, une ou multiple?

Amélia, la dernière oeuvre chorégraphique de La La La Human Steps, est un peu tout cela à la fois. D'abord parce que Édouard Lock s'est inspiré de deux travestis qui l'ont marqué au début de sa carrière par leur perpétuelle mise en scène d'eux-mêmes. Ensuite et surtout parce que le chorégraphe se plaît à multiplier les points de vue sur la danse, comme autant de pistes qu'il brouille, pour faire jaillir la superbe mécanique des corps.

Le regard kaléidoscopique d'Édouard Lock se pose d'abord sur la danse, dont il décortique le langage classique pour lui donner une vigueur, voire une violence empreinte toutefois de fragilité. Du haut de leurs pointes, les danseuses exécutent à répétition fouettés, battements et pirouettes avec la précision incisive et la rapidité de l'éclair. Mus par une énergie kynétique pure ou propulsés par leur partenaire, les interprètes livrent une danse de la dernière chance. Et leur fureur ne cède en rien à leur grâce sombre, même lorsqu'un danseur masculin enfile à son tour les frêles chaussons de ballerine.

Mais la verve chorégraphique de Lock est inséparable de son travail vidéographique, qu'il signe d'ailleurs, et de ses quasi-obsessions scénographique et lumineuse, rendues respectivement par Stéphane Roy et John Munro. Ainsi, la danse trouve écho dans une animation 3D qui lui est superposée. Le chorégraphe juxtapose fiction et réalité au point où l'on ne sait plus laquelle enfante l'autre. Mais il trouve également dans cette forme artistique une manière d'explorer un thème qui le fascine: le temps, ses couches infinies, celle de la représentation, celle de la projection. D'ailleurs, une version cinématographique d'Amélia est sortie à l'automne dernier dans le cadre du Festival du nouveau cinéma et des nouveaux médias; elle est de nouveau présentée cette semaine aux Rendez-vous du cinéma québécois.

La scénographie est toujours soignée dans les oeuvres d'Édouard Lock. De la quasi-inertie, les interprètes passent à l'extrême physicalité alors même qu'ils pénètrent dans un cercle de lumière. Et ils retrouvent une curieuse indolence dans la pénombre ambiante de la scène, encadrée par des rideaux de fer ciselé qui s'abaissent et s'élèvent au gré de la pièce.

Enfin, la musique aux accents souvent graves est livrée en direct sur scène. Les musiciens se mêlent aux danseurs, s'en approchent ou s'en éloignent selon l'humeur induite par la danse; ils deviennent parties prenantes de l'expérience chorégraphique.

Depuis sa première à Prague en octobre 2002, un long parcours a conduit Amélia de l'Europe centrale à l'Amérique et à l'Asie. Le Festival Montréal en lumière, qui l'avait accueillie en février 2003, nous remet sur les traces laissées par cette oeuvre à la fois sombre et grandiose, en communion avec son temps.

Amélia, les 14 et 15 février au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts.