Le politique spectacle de Dana Michel

«Mercurial George»
Photo: Sammy Rawal «Mercurial George»

Qu’est-ce qui fait qu’on détourne les yeux d’un itinérant encoconné en coin d’immeuble, mais qu’on vient au théâtre voir l’incarnation brillante qu’en fait la chorégraphe et performeuse Dana Michel ? Quelle est la triste algèbre sociale qui nous fait alors observer vraiment, jusqu’à voir l’humanité exsuder de ses gestes et de ses mots sans cesse court-circuités, presque La Tourette et gracieux d’être toujours inefficaces ? La forte présence d’interprète de Dana Michel entre dans la formule. Ainsi que le miroir que sa composition nous tend.

Ce nouveau Mercurial George est dans la claire lignée du précédent Yellow Towel (FTA 2013). L’espace (tout noir ici, blanc il y a deux ans ; divisé par stations), la méthode (une scène par station ; de longues transitions ; une trame sonore riche ; l’utilisation massive d’accessoires) et le matériau (voix ; sons de micros qui « poppent », qui frottent au sol dans de volontaires maladresses ; mouvements hachés, dysfonctionnels ; textures de tissus, de plastique, de pâte, de chevelure) semblent être des variations sur le thème. Mais tout s’est approfondi, et essentiellement l’incarnation de Michel. Il y a une telle fluidité dans son geste Parkinson de casseroles, dans ses accrocs mentaux et ses bégaiements de bag lady, dans ce mouvement qui cherche constamment sa voie et ricoche sans jamais se poser que cette dérivation devient beauté. On repense, de loin, au film Les idiots de Lars Von Trier.

Dix, vingt accessoires apparaissent et disparaissent, sortis ou engouffrés de sacs de plastique comme des toutous rassurants, des doudous surhumanisés. Seins nus, collants blancs, baskets trop larges au pied, la performeuse est icône de la femme noire pauvre, fêlée, celle des statistiques sociales, de la marge.

Mais cette identité glisse, jetable comme toutes celles (peut-être un peu trop nombreuses ?) qui passeront au gré des costumes. J’y ai vu un itinérant, une enfant plutôt autiste, Nina Simone et Aretha Franklin fondues ensemble, une universitaire en colloque, une danseuse érotique, une belle de ruelle, un rappeur, une vieille pauvresse tout de blanc vêtue qui n’arrive pas à cacher les fils qui la lient à sa négritude — et l’empêtrement dans les fils, dans les cheveux, est une image récurrente. Mais mon voisin de siège a sûrement lu d’autres visages, d’autres personnages — pratiquement des archétypes — de femmes noires (et je crois qu’ici il faut même dire « de femmes nègres ») qui passent à travers le corps de Dana Michel.

L’effet comique est moins présent que dans Yellow Towel. Une gravité nouvelle s’inscrit au fil du nouvel opus. Le rythme est inégal, parfois vif et renouvelé par l’apparition imprévisible de cocasses objets, parfois traînant en longueur. Mais le propos ne serait pas aussi efficace si le spectateur n’avait pas le temps d’être laissé à lui-même.

Car il y a dans Mercurial George une clarté de posture rare. Dana Michel sait d’où elle parle (comme artiste ; comme femme ; comme Noire). Elle sait où elle joue. Ses aliénations, ses oppressions. Les nôtres. Et c’est ce qui rend sa proposition bellement subversive. Elle nous tend, sans rien surligner, un miroir. Un miroir où l’on se voit être touché, ému par une représentation à cent faces de pauvreté et d’aliénations, alors qu’on fait si peu pour les éradiquer.

Mercurial George est ainsi un politique spectacle brillant. Chapeau.
 

Mercurial George

Une chorégraphie de et par Dana Michel, présentée dans le cadre du Festival TransAmériques au théâtre La Chapelle, jusqu’au 5 juin.