Un art de destruction massive savoureux

Armés de marteaux, massues et battes, le musicien Martin Messier et la chorégraphe Anne Thériault s’attaquent avec grâce à des matériaux sans défense.
Photo: FTA Armés de marteaux, massues et battes, le musicien Martin Messier et la chorégraphe Anne Thériault s’attaquent avec grâce à des matériaux sans défense.

Faire voler en éclats des objets du quotidien, par rage, défoulement ou simple curiosité. Fracasser son cellulaire contre les murs ou jeter la vaisselle sale par les fenêtres et se délecter du son libérateur des fracas. Pour une troisième collaboration, le musicien Martin Messier et la chorégraphe Anne Thériault libèrent cet exquis et primitif appétit de destruction au moyen d’une orchestration scénique audacieuse et d’une électroacoustique au diapason. En émerge une oeuvre complète où arts visuels, son, lumière et mouvement s’harmonisent comme on le voit rarement sur scène.

Faisant suite au mémorable charme glauque de Derrière le rideau, il fait peut-être nuit (FTA 2011), Con Grazia oscille entre tension, brutalité et légèreté. Ce faisant, il bâtit une expérience synesthésique soulignant la poésie des objets du quotidien rappelant ainsi les « objeux » de Francis Ponge. Armés de marteaux, massues et battes, lunettes de protection sur le nez, les deux bricoleurs curieux de ce chantier de déconstruction s’attaquent avec grâce à des matériaux sans défense.

En premier lieu, Anne Thériault et son marteau malmènent une panoplie d’objets ovoïdaux : balle en métal, boules de Noël, ballon de baudruche, pommes et pastèque. La douce minutie avec laquelle elle s’apprête à frapper sa victime et le frisson qui s’ensuit ne manquent pas de déclencher des éclats de rire. Sur une grande bâche noire, les matériaux révèlent leur essence en se mêlant aux couleurs acides de la chair d’une pastèque. Puis, dans la pénombre, elle apparaît et disparaît à la lueur d’une lampe torche, qui attrape par moments son marteau, inquiétant objet du crime.

Changement d’outil : munis de battes, les deux artistes accompagnés de deux complices se déchaînent en frappant sur des cubes noirs. La percussion de chaque coup porté entre en synchronie avec le tempo de la musique concrète, ingénieuse et entraînante de Martin Messier.

Le parti pris des choses

 

Gros plan sur une soucoupe. Caméra et micro à l’appui permettent l’amplification du bris et des frottements du marteau contre la table, participant à la beauté du visuel. Entre plusieurs à-coups, le marteau caresse les contours de la porcelaine avant de la fendre pour de bon. On tremble en voyant les doigts d’Anne Thériault en saisir délicatement les morceaux tranchants. Récidive du marteau avec une tomate juteuse, chair rouge écrasée sous le poids de l’acier, créant des images d’un érotisme surprenant.

Pour ajouter à la magie et à la beauté d’une scénographie aux accents industriels, quatre bras mécaniques viennent porter main-forte aux artistes vandales, s’électrifiant momentanément. Dans un bouquet final, par leurs coups mécaniques, ils entraînent les vibrations et sursauts d’un service à thé posé loin d’eux, sur des plateformes, au-devant de la scène. En vibrant, les tasses dansent avec le métal des machines mécaniques. Dans cette danse vibratoire, on ne cesse de se demander si ces tasses finiront par s’écraser au sol ou pas.

On sort de ce spectacle avec la déconcertante impression que tous ces artefacts, en dépassant leur statut d’accessoires, s’animent et deviennent, au moment de la cassure, des êtres vivants révélant avec grâce une part de mystère inattendue, une âme, peut-être.
 

Con Grazia

De et avec Martin Messier et Anne Thériault, à l’Espace libre jusqu’au 3 juin dans le cadre du FTA.

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