Les cavaliers fous d’un échiquier pixelisé

L’énergie se dégageant des formes intrigantes de «Mille batailles» reste captivante du début à la fin.
Photo: André Cornellier L’énergie se dégageant des formes intrigantes de «Mille batailles» reste captivante du début à la fin.

La salle du Monument-National était plongée dans une atmosphère solennelle pour accueillir la seconde oeuvre chorégraphiée par Louise Lecavalier, grande dame de la danse contemporaine à la physicalité légendaire, qui avait déjà su laisser sa marque dans les esprits avec So Blue, sa première chorégraphie présentée au FTA en 2013. Elle en est ressortie conquise par l'énergie de l’ex-égérie d’Édouard Lock et de La La La Human Steps et par la fougue de sa proposition.

Visible avant l’entrée des artistes en scène, une planche de bois tapissant le fond de scène sera le support des pérégrinations chevaleresques du duo inspiré à la chorégraphe par sa lecture du Chevalier inexistant d’Italo Calvino, dont on ne décèlera que très sporadiquement les traits et caractères.

In media res, vêtue de noir des pieds à la tête, capuche et pantalon évasé, l’étrange figure héroïque s’élance dans une course statique sur demi-pointes. Ses mains s’agitent nerveusement sur le rythme pulsatile d’une musique électronique habitant leurs moindres mouvements. Se transportant alors en quadrillant l’espace, c’est avec une vélocité quasiment surnaturelle que les pas de la danseuse balayent le sol.

Avec une gestuelle rectiligne, le tronc de l’interprète bascule à angle droit, alors que ses jambes, comme indépendantes du reste du corps, sont traversées d’un courant alternatif. Ses membres semblent devenir des entités autonomes les unes des autres. Dessinant dans l’espace un rectangle à reculons, la silhouette noire de l’interprète devient pure abstraction et se dédouble soudainement avec l’apparition en parallèle d’un second cavalier sur scène.

Héros d’un jeu vidéo

Comme les deux cavaliers d’un échiquier, la chorégraphe et son partenaire Robert Abubo avec une gestuelle électrisante défont le corps de son apparence humaine. Tantôt en confrontation se contrôlant l’un l’autre, tantôt s’apportant des points d’appui, parfois tête contre tête, la danse oscille entre une gestuelle anguleuse, des vrilles verticales et horizontales au sol et des portés d’où se débat l’énergie indomptable de Louise Lecavalier.

Les riffs et solos de guitare électrique joués live par Antoine Berthiaume sur un rythme électronique soutenu rappelle les mélodies ludiques de jeu vidéo. Cet imaginaire transforme les deux personnages en héros de pixels. Contre le mur, la tête en bas et les jambes en appuis sur la surface, leurs corps s’imbriquent de manière géométrique sur ce canevas comme dans une partie de Tetris.

Bien qu'on puisse souligner une certaine saturation de mouvements et que l’on perçoive dans des moments de ralentissement une certaine lourdeur, l’énergie se dégageant des formes intrigantes de Mille batailles reste captivante du début à la fin. Une ovation debout fort justifiée de la part d’un public encore et toujours sous le charme de la fougueuse cavalière et de son fidèle écuyer en forme d’armure.
 

Mille batailles

Concept et chorégraphie : Louise Lecavalier. Avec : Louise Lecavalier et Robert Abubo. Au Monument-National jusqu’au 2 juin.