L’échange d’un souffle

«Anatomie d’un souffle», de la chorégraphe Danièle Desnoyers
Photo: Danse Danse «Anatomie d’un souffle», de la chorégraphe Danièle Desnoyers

Siégeant en maître dans les hauteurs de la scène de la Maison symphonique, le Grand Orgue Pierre-Béique en impose. Un seul coup d’oeil suffit pour mesurer le défi posé à la chorégraphe Danièle Desnoyers et ses sept danseurs invités à cohabiter les lieux vendredi et samedi avec ce géant aux souffles polyphoniques. Et pourtant, de ce mur ne se détache qu’une infime partie du jeu de l’orgue baptisé en l’honneur du fondateur de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM).

Des tuyaux d’étain et de plomb jaillissent d’harmonieuses vibrations. Dos tourné, Jean-Willy Kunz parcourt des pieds et des mains les innombrables touches et pédales de deux consoles. À lui seul, il est un spectacle de mouvement et d’endurance. Descendant de la scène après un premier tour complet de la pièce, l’organiste en résidence à l’OSM paraît fébrile. Pour lui, cette rencontre entre danse et musique contemporaine dans Anatomie d’un souffle est une occasion de sortir l’orgue de ses conventions classiques et de briser l’image cérémoniale qu’on se fait habituellement de cet instrument d’église.

« En danse, on ne travaille jamais, ou alors que très rarement sur la musique pour orgue », affirme Danièle Desnoyers, directrice de la compagnie de danse Le Carré des Lombes, dont la démarche artistique est centrée sur les corrélations entre mouvements et sons. « La semaine passée, les danseurs m’ont dit qu’ils avaient l’impression de travailler avec l’histoire de la musique. 

Canaliser la tension

 

Abordant des pièces principalement issues du répertoire contemporain, une approche singulière était exigée dans l’orchestration scénique. « Ce sont des oeuvres pleines de tension. Pour nous, le défi était de canaliser cette tension. Certaines pièces appelaient une représentation mentale. On a essayé de se détacher de ce phénomène-là pour certains tableaux, mais d’y aller gaiement pour d’autres. »

Imbriquée dans une déclinaison de onze oeuvres pour orgue, la pièce en trois mouvements Libera me de John Rea — commande spéciale de l’OSM au compositeur canadien — a donné du fil à retordre aussi bien à l’organiste qu’à la chorégraphe. « Le deuxième mouvement était particulièrement exigeant, car il y avait dans la partition une rythmique pour les danseurs qu’il fallait que je respecte. Ça m’a obligé à ménager le discours spatial pour pouvoir répondre aux indications de la partition », explique Danièle Desnoyers.

Percussions de voix et rythme frappé au sol, ici, le jeu de Jean-Willy Kunz entre littéralement en corrélation avec les mouvements des danseurs. « À l’orgue, il y a certaines façons de jouer ces oeuvres. Et là, je me questionne à savoir jusqu’où je peux prendre des libertés, ralentir ou accélérer le tempo, prendre plus ou moins de respirations. Pour ce projet, il n’y a pas de barrières », confie-t-il.

Habiter une architecture sonore

 

Dissimulant les milliers de tuyaux de l’orgue, le mur d’où émanent les vibrations a joué un rôle clé dans l’écriture chorégraphique. La résonance de l’instrument dans le corps des danseurs y est centrale. « En prenant une oeuvre comme celle de Messiaen, il était intéressant de voir comment on peut l’extirper de son contexte de création, de voir ce phénomène se cristalliser dans les corps des interprètes pour voir ce qu’on ressent par rapport à cette musique-là aujourd’hui », dit la chorégraphe.

Après le duo danse-harpe de Paradoxe Mélodie, ce projet reste cependant atypique dans la démarche de Danièle Desnoyers. « J’ai veillé à ne pas être trop invasive par rapport à la musique, ni trop illustrative. Il fallait savoir se taire à certains moments pour laisser place à la musique. Je dirais que c’est un de mes projets les moins chorégraphiques. C’est plus architectural, car il est fait pour révéler le lieu et habiter la musique. » Dans certaines parties, un choeur de jeunes danseurs viendra se greffer aux sept interprètes pour diriger le regard du spectateur et révéler cet espace fait de hauteurs.

« Anatomie d’un souffle est aussi la rencontre de deux publics avec des réactions et des attentes différentes entre chaque morceau, souligne Jean-Willy Kunz. La musique vient soutenir la danse et vice versa. Sur scène, les deux arts se répondent, s’amplifient et s’enrichissent mutuellement. »

Anatomie d’un souffle

Une coproduction de l’OSM et Danse Danse. Chorégraphie de Danièle Desnoyers (Carré des Lombes), musique interprétée par Jean-Willy Kunz. Avec K. Champoux, L. Dufour, J.-B. Labrecque-Gilbert, P.-M. Ouellette, N. Patry, C. Schindler, A. Thériault. Les 6 et 7 mai à la Maison symphonique de Montréal.

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