Virevoltes en clair-obscur du Brésil à Montréal

Selon Édouard Lock, des zones d’ombre intégrées à la chorégraphie refléteraient notre perception de la réalité, avec tout ce qui échappe à notre œil.
Photo: Photos Édouard Lock Selon Édouard Lock, des zones d’ombre intégrées à la chorégraphie refléteraient notre perception de la réalité, avec tout ce qui échappe à notre œil.

Ayant reçu un accueil chaleureux au Brésil il y a deux ans et actuellement en tournée en Europe, The Seasons est allégrement attendue à Montréal, terreau de la figure emblématique de la feue compagnie La La La Human Steps. La pièce d’Édouard Lock, composée personnellement pour 12 danseurs de la São Paulo Companhia de Dança (SPCD), sera présentée aux côtés des créations du Brésilien Jomar Mesquita et de l’Espagnol Nacho Duato au cours d’un programme triple proposé par Danse Danse.

Si les danseurs de la SPCD ont bien quelque chose de singulier, c’est la grande polyvalence dont ils savent faire preuve. Une qualité qui s’illustre à travers l’appropriation d’une diversité de langages chorégraphiques des plus pointues. En l’occurrence, ici, le phrasé chorégraphique d’Édouard Lock qui demande une technique irréprochable et une vélocité qui semblerait presque surnaturelle.

Dans la même veine que ses plus récentes oeuvres, Amjad (2007) et Nouvelle création (2011), Édouard Lock avec The Seasons poursuit sa déconstruction contemporaine du ballet sur pointes. Pour accompagner les danseurs, il retient pour thème musical le grand classique Les quatre saisons de Vivaldi. La réinterprétation du concerto est signée Gavin Bryars, fidèle collaborateur du chorégraphe, qui exploite la trace laissée par les grands opus dans le souvenir collectif. L’approche multimédiale de la scène mise sur un effet de distorsion relative aux attentes du public.

Photo: Édouard Lock Selon Édouard Lock, des zones d’ombre intégrées à la chorégraphie refléteraient notre perception de la réalité, avec tout ce qui échappe à notre œil.

« Édouard Lock crée des images vraiment fortes, produit des contrastes avec une rapidité de mouvement qui provoque chez le danseur et chez le spectateur de multiples perceptions du mouvement », affirme Inês Bogéa, directrice de la SPDC, enthousiaste à l’approche de la toute première représentation de la troupe devant un public montréalais connaissant l’artiste vedette.

Les jeux d’ombre et de lumière qui voilent et dévoilent l’interprète participent à l’effet de distorsion. « C’est une lumière qui est flatteuse pour le danseur et qui va aider à renouveler la façon dont le public voit le danseur. Basée sur différents changements d’ombre, d’intensité et de direction de la lumière — comme au cinéma —, on revoit la chose qu’on pensait bien connaître, on replace notre point de vue », explique Édouard Lock. Ces zones d’ombre intégrées à la chorégraphie refléteraient notre perception de la réalité, avec tout ce qui échappe à notre oeil, tout ce qu’on ne peut saisir.

D’après le chorégraphe, il y a toujours une impureté entre ce qu’on voit, ce qu’on désire voir et l’environnement même. Le corps du danseur et du spectateur ne serait pas complètement différent. Le spectateur est apte à faire des liens entre le corps en mouvement perçu et son propre corps. « [Il y a] une espèce de palpitation, de battement, un écart entre ce qu’on croit connaître et comment la perception fonctionne. On pense la réalité plutôt qu’on la voit. On voit symboliquement le monde. Quand on commence à voir un corps qui bouge de façon complexe, on ne le reconnaît plus. Même si c’est pendant quelques secondes, on ne reconnaît pas non plus notre propre corps. » Une défamiliarisation qu’il estime bien plus libératrice qu’alourdissante, dans une démarche subvertissant les mouvements du ballet pour mieux se libérer de la vision idéalisée du corps de cet art classique.

Une « brésilianité » universelle et ouverte sur le monde

Comme en témoigne le répertoire varié de la SPDC, les créations de cette jeune compagnie hyperactive reflètent un souci d’ouverture sur le monde. En ce sens, Inês Bogéa — aussi documentariste et écrivaine — se concentre à élargir les horizons d’attentes de ses spectateurs et de faire de la danse un langage plus accessible.

Bien qu’elle reconnaisse que l’approche de Lock soit exigeante tant pour le danseur que pour le spectateur, l’ancienne ballerine de la troupe brésilienne Grupo Corpo a été impressionnée par l’approche détonante du chorégraphe montréalais. « J’aime voir comment Édouard repousse les limites du corps, et comment il montre la clarté et les zones d’ombre de nos corps. Je pense qu’il a un langage chorégraphique fort particulier, connecté avec la sensation du mouvement et le désir d’être en relation avec les autres. »

La pièce Mamihlapinatapai du chorégraphe brésilien Jomar Mesquita fait figure de porte-étendard dans ce programme, mais d’après Inês Bogéa, une certaine « brésilianité » traverserait les trois créations. Elle se logerait dans le corps même du danseur, dans son rapport au mouvement et au rythme et à sa façon de fouler la scène.

« La pièce de Mesquita suscite le désir de danser ensemble, de faire connaissance et se découvrir l’un l’autre. Il arrive à créer une atmosphère intime. Deux personnes ont le même souhait, mais aucune ne veut faire le premier pas. C’est une pièce dont on sent la délicatesse, la sensualité, la passion. » Un titre au nom énigmatique qui désigne dans une langue amérindienne la tension entre deux êtres qui se rencontrent et cherchent à se découvrir, sans oser faire le premier pas. Un sens dont la compagnie, curieuse et ouverte sur le monde, prend de facto le contre-pied en ayant tendance à faire le premier pas vers l’autre.

The Seasons

D’Édouard Lock; «Mamihlapinatapai» de Jomar Mesquita; «Gnawa» de Nacho Duato. De la São Paulo Companhia de Dança. Au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts du 28 au 30 avril.