Un monde au bord de l’implosion

«monumental» est une œuvre prémonitoire et engagée qui promet une véritable onde de choc à Montréal et Québec.
Photo: Yannick Grandmont «monumental» est une œuvre prémonitoire et engagée qui promet une véritable onde de choc à Montréal et Québec.

Fruit d’un travail chorégraphique de longue haleine présenté dans sa première version en 2005 sur une musique alors préenregistrée, monumental revoit enfin le jour à son plein potentiel avec, cette fois, la présence forte des musiciens à nouveau réunis sur scène. Cette oeuvre prémonitoire et engagée, née de la rencontre entre les deux chorégraphes de la compagnie Holy Body Tattoo, originaire de Vancouver, et de la musique affranchie de Godspeed You ! Black Emperor (GY ! BE), promet une véritable onde de choc.

Bien que cette reprise avec musique live ait été déjà présentée ces derniers mois dans divers festivals à travers le monde, c’est avec un vif enthousiasme et une légère nervosité que les chorégraphes Dana Gingras et Noam Gagnon appréhendent la représentation de l’oeuvre à Montréal, berceau du groupe emblématique GY ! BE. Onze ans plus tard, une nouvelle équipe composée de visages familiers de la scène montréalaise en danse prête ses talents à la renaissance de cette pièce aux mouvements chorégraphiques et musicaux explosifs.

Photo: Yannick Grandmont

De sa première rencontre avec la musique poignante de GY ! BE, Dana Gingras garde un souvenir indélébile : « Leur musique est si viscérale qu’elle se traduit presque de façon cinétique. Ça m’évoquait tellement d’images, c’était un paysage poétique dans lequel je pouvais entrer pour en tirer la chorégraphie. » Les pistes instrumentales à l’énergie et à l’intensité progressives qui se déploient tout en longueur et où entrent en collision de multiples influences musicales urbaines et classiques sont aux fondements du son si particulier, avant-gardiste et atemporel du groupe montréalais.

De l’autre côté de l’écran et à l’autre bout du Canada, l’émotion de Noam Gagnon est palpable quant à la nouvelle portée de la pièce qui avait marqué l’aboutissement de sa collaboration avec Dana Gingras. « Cette musique brutale et profonde avec ces propos super forts est un mariage parfait avec le travail chorégraphique de Holy Body Tattoo. En 2005, on était dans la vingtaine, on avait de grands rêves avec peu de budget. » Ce concert-performance est donc un fantasme qui devient enfin réalité pour ce grand fan depuis les débuts de GY ! BE (soit il y a plus de 20 ans), qui vibre encore du choc ressenti lors des premières répétitions des danseurs avec le groupe cette année.

Symphonie urbaine de Montréal à Vancouver

Inutile de s’empresser d’apposer l’étiquette du « classique contemporain » sur monumental. C’est une oeuvre qui recèle une essence contestataire et contre-culturelle qui s’oppose tout bonnement à l’idée de ce qui est conforme aux normes. Un détail crucial à prendre en compte pour pouvoir en saisir les nuances et la portée.

Principalement basé sur le paysage sonore de l’urbanité désolée de F#A#∞, le premier album du groupe sorti en 1997 chez Constellation Records, l’orchestration musicale qui portera les danseurs de Holy Body Tattoo renvoie aux premiers jaillissements du souffle anticonformiste du groupe post-rock, ayant eu depuis la fin des années 90 une influence notable sur la scène musicale indépendante montréalaise et un impact mondial.

Certaines sections de l’album sont des captations sonores des rues de Vancouver dans lesquelles résonnent les voix de personnages familiers aux deux chorégraphes : « On rencontrait une femme dans la rue qui chantait du gospel. Elle faisait partie de notre sphère de tous les jours. On la connaissait, on lui parlait. C’est une coïncidence qui nous a marqués profondément. » Des voix de la marginalité qui viennent appuyer la narration musicale d’une symphonie urbaine.

L’anxiété, ce mal de notre siècle

L’atmosphère apocalyptique de F#A#∞ se traduit par une gestuelle poussant les danseurs à leurs limites, au bord de l’épuisement, d’où émanerait une certaine frustration. « On va chercher des éléments dans lesquels les spectateurs peuvent se reconnaître. On compose à partir de réactions réelles et provenant du quotidien, par exemple des tics. Le spectateur se retrouve alors posé face à sa propre anxiété », affirme Noam Gagnon.

Un cri se loge au coeur de monumental, qui s’efforce de faire tomber l’Homo oeconomicus de son piédestal. « Cette pièce parle d’un monde économique et de l’isolation d’êtres quotidiens de business qui sont sans cesse harcelés et se contorsionnent dans des positions impossibles à tenir », affirme-t-il.

L’éthos punk représente le point de jonction entre Holy Body Tattoo et GY ! BE. Les musiciens sont en effet connus pour leur engagement anticapitaliste, un caractère qu’ils instillent prodigieusement dans leur mélodie post-rock. « Le contenu de monumental entre en résonance avec cette position, déclare Dana Gingras. On explore ce monde d’anxiétés et d’obsessions, cette quête infinie de vouloir toujours plus qui colle à la progression du capitalisme. Arrivé à un certain point, quand est-ce assez ? Quand la pression ne devient-elle plus supportable ? Quand commence-t-on à craquer ? » se questionne-t-elle.

Peu optimiste pour l’avenir de notre monde, mais reconnaissant les progrès que nous amènent les technologies, permettant notamment de sauver des vies, Noam Gagnon remarque surtout une perte au niveau social et humain. La pièce témoigne de cette complexité et de la difficulté à trouver un équilibre dans un monde de plus en plus virtuel, où on vit de moins en moins dans nos corps.

Face à l’anxiété — véritable mal de notre siècle —, Dana Gingras mesure la portée de monumental : « Nous n’offrons pas de solution, nous créons une fenêtre sur ce monde dans lequel nous flottons constamment en tant que membre de cette société. Faut-il s’arrêter ? Faut-il qu’on ralentisse ? »

Englués dans cette décennie désolante, témoins de l’explosion scandaleuse de la corruption et noyés progressivement sous les flots d’information de plus en plus stériles, il nous faut admettre que la reprise de monumental ne pouvait surgir à un moment plus opportun pour trouver une résonance nouvelle.

Un nouvel aboutissement pour Holy Body Tattoo

Depuis la fondation de leur compagnie de danse en 1993 et à travers 13 ans de collaboration, Dana Gingras et Noam Gagnon ont su développer une approche de la danse à l’intensité remarquable, poussant l’interprète au bout de ses limites à la recherche d’une authenticité de mouvements. Fortement influencés par le cinéma et la musique, ils intègrent vidéos et textes à leur démarche pour construire des atmosphères scéniques sidérantes et engageantes. En 2000, ils se voient décernés le Rio Tinto Alcan Performing Arts Award pour Circa, un tango postmorderne qui en déconstruit les mouvements. Les deux dernières créations des « jumeaux terribles », Running Wild (2004) et Monumental (2005), explorent les thématiques de l’anxiété urbaine dans un monde où le pouvoir des entreprises se révèle écrasant. Depuis leur séparation en 2005, les deux chorégraphes continuent de développer leurs travaux chorégraphiques d’un côté et de l’autre du Canada. Dana Gingras avec Animal of Distinction à Montréal, et Noam Gagnon avec Vision Impure à Vancouver.

Les retrouvailles d'un groupe culte de la scène montréalaise indépendante

Déjà actif depuis le début des années 90 sur la scène montréalaise, intégrant alors une diversité de musiciens de passage, c’est la sortie du premier album F#A#? en 1998 qui marquera les débuts de la formation actuelle de Godspeed You ! Black Emperor : neuf musiciens, soit trois guitaristes, deux bassistes, deux batteurs, une violoniste et une violoncelliste, composent l’orchestre symphonique post-rock de notre scène musicale indépendante anglophone. Un an plus tard, c’est avec l’album Slow Riot For Zero Kanada que le groupe trouve sa notoriété et connaît une percée internationale.

Oeuvrant activement au sein de leur communauté, les membres ouvrent l’espace Hotel2Tango, un entrepôt situé dans le Mile-End qu’ils rénovent en studio d’enregistrement, offrant ainsi un espace d’expression où se produit fréquemment toute une génération d’artistes et de jeunes musiciens prolifiques des plus expérimentaux. Ils contribuent ainsi à faire de Montréal cette mecque de la musique indépendante au son inédit et nouveau alors à son summum dans les années 2000 et au début de notre décennie.

En 2003, après plusieurs albums encensés par la critique, répandant le frisson GY ! BE à travers le monde, les membres se séparent pour pouvoir se consacrer à leurs projets individuels. Des groupes satellites surfant sur la même vibe, tels que A Silver Mt. Zion ou Fly Pan Am, voient le jour. Se reformant en 2010 à l’occasion d’une série de concerts en Europe, c’est notamment en 2012 au lendemain de la grève étudiante que GY ! BE amorce un fervent retour avec l’album Allelujah ! Don’t Bend ! Ascend !, témoignant à nouveau de son engagement.

Monumental

Chorégraphes : Dana Gingras, Noam Gagnon. Interprètes : Caroline Gravel, Louise-Michele Jackson, Kim De Jong, Shay Kuebler, Louis-Elyan Martin, Esther Rousseau-Morin, Sovann Prom Tep, Michael Watts, Jamie Wright. Musique : Godspeed You ! Black Emperor. Texte : Jenny Holzer. Images : William Morrison. Conception éclairages : Marc Parent. Les 11 et 12 avril au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, et le 15 avril au Grand Théâtre de Québec.