Sacré «Sacre»

<em>Prélude à l’après-midi d’un faune</em>
Photo: Marie Chouinard Prélude à l’après-midi d’un faune

J’ai vu le Sacre du printemps de Marie Chouinard pour la première fois il y a 20 ans. D’un petit écran à tubes, roulé cahin-caha dans la salle où on nous enseignait l’histoire de la danse contemporaine et ce qu’on estimait être les musts québécois, ont jailli soudain des femmes-fleurs à demi nues, des combats de coqs ou d’insectes humanoïdes, je ne savais trop, des faunes aux bassins chercheurs et une élue fuyant dans une effrénée course sur place.

Ce Sacre (1994) demeure à ce jour une des rares oeuvres qui m’ont affectée sur petit écran, le passage au film oblitérant en général la danse d’une part d’âme essentielle. J’ai été fascinée alors par ce mélange entre la technique, la maîtrise, les personnages inédits mais quasi mythologiques, mus à la pulsion.

La composition chorégraphique est archi-simple : les danseurs se relaient en avant-scène, un à un ou en duo, sous des chutes de lumière, apparaissant souvent sur les premières notes d’un instrument sans pourtant s’en tenir à coller à la musique. Pendant quelques secondes, une saynète à l’énergie qui devrait être fulgurante — sauts très hauts sur place avec appels des mains vers l’infini, rencontre sexuelle inaboutie, tours étourdissants, surarticulations de la colonne et des jambes (devenus typiques depuis chez Chouinard) avec souffle sonore et grognements. L’accumulation de ces vignettes sert de montée dramatique, et quelques tableaux de groupe lavent l’espace et le regard ici et là.

Des accessoires, souvent volontairement outranciers et qui ont mal vieilli esthétiquement comme dans leur recherche de provocation, métamorphosent par moments les corps et l’imaginaire du spectateur, surimposant des phallus, des serres, des pétales à la plastique trop parfaite des danseurs. La gestuelle est parlante — elle inclut une loquacité des mains, des pieds et des visages, — verbeuse, toujours gracieuse. Toute l’action se déroule sur les premiers mètres de la scène, donnant l’impression que les êtres qui s’y déplacent sont en deux dimensions, qu’on assiste à un spectacle de pantins de papier pris dans la glaçure de leur rituel, d’un immuable hymne à la vie.

La possibilité de la grandeur

Quel plaisir en arrière-plan de voir l’Orchestre symphonique des jeunes de Montréal, sa masse des cordes se dessinant sur le rideau de fond. Quel luxe, pendant que les danseurs oeuvrent dans le silence, que cette possibilité infinie et muette de notes et d’harmonies, incarnée par le chef qui reste assis, mais présent. Il y a là une grandeur qui n’est pas que décorative, et qu’il serait heureux de partager plus souvent à la danse.

Le temps sinon a passé sur la pièce. Ce qui était inédit et d’avant-garde maintenant a été vu ailleurs, plusieurs fois. La charge sexuelle n’a plus l’effet qu’elle avait du temps où nos yeux n’étaient pas constamment noyés de corps mi-nus. Mais il est essentiel d’avoir la possibilité de revivre des oeuvres phares de la danse, justement parce que la captation vidéo ne leur rend jamais grâce, et parce que ces rendez-vous à 20 ans d’intervalle permettent de voir comment la danse a évolué, ses chorégraphes, comment les oeuvres se transmettent et comment notre regard, comme spectateur, s’est affûté et a évolué — entre autres parce qu’on a eu la chance de voir tant de Sacres. Ce pour quoi, maintenant plus averti, on se permet de dire qu’on aurait aimé voir les interprètes, techniquement impeccables, être encore plus fougueux. Un Sacre exige des montées de sève violentes et irrépressibles, des pulsions bouillantes, qui demeuraient jeudi soir contrôlées et conséquemment moins contagieuses. La salle n’était pas si exigeante, et l’accueil des spectateurs a été des plus chaleureux.

 

En première partie, Carol Prieur, dont on admire en général la justesse du moindre souffle, reprenait le solo du faune. Cette danseuse extraordinaire, qui insuffle à son corps des courants contraires et complexes, n’arrive pas ici à recréer cette libido animale et indomptable que réclame la bête. Le faune est un personnage monolithique ; c’est un violeur. L’empathie que la danse de Prieur fait naître en nous court-circuite malheureusement la force de frappe que réclame le personnage.

Prélude à l’après-midi d’un faune

De : Marie Chouinard. Avec : Charles Cardin-Bourbeau, Sébastien Cossette-Masse, Paige Culley, Valeria Galluccio, Véronique Giasson, Leon Kupferschmid, Morgane Le Tiec, Lucy M. May, Scott McCabe, Sacha Ouellette-Deguire, Carole Prieur, James Viveiros et Megan Walbaum. Orchestre symphonique des jeunes de Montréal. Musique de Debussy et Stravinski. Oeuvres présentées dans le cadre de Danse Danse au théâtre Maisonneuve jusqu’au 2 avril.

et

De : Marie Chouinard. Avec : Charles Cardin-Bourbeau, Sébastien Cossette-Masse, Paige Culley, Valeria Galluccio, Véronique Giasson, Leon Kupferschmid, Morgane Le Tiec, Lucy M. May, Scott McCabe, Sacha Ouellette-Deguire, Carole Prieur, James Viveiros et Megan Walbaum. Orchestre symphonique des jeunes de Montréal. Musique de Debussy et Stravinski. Oeuvres présentées dans le cadre de Danse Danse au théâtre Maisonneuve jusqu’au 2 avril.

Le sacre du printemps

Prélude à l’après-midi d’un faune

et

Le sacre du printemps